vendredi, 07 juillet 2006
Que faire de nos énarques (et des fonctionnaires en général) ?(2)
En complément de mon billet précedent, la question du pantouflage, en la sortant de la problématique "ENA", et plus généralement de la problématique "hauts fonctionnaires".
Un projet de loi de modernisation de la fonction publique va "assouplir" les conditions du pantouflage.
Je rappelle quand même que la loi punit de un à deux ans d'emprisonnement et de 15000 à 30000 euros d'amende le fait d'exercer, dans un délai de trois ans suivant la cessation de ses fonctions, une activité lucrative, salariée ou non, dans une entreprise ou un organisme privés ou une activité libérale, dans une entreprise privée dont il assurait la surveillance ou le contrôle (article 432-13 du code pénal).
La rédaction précedente du code pénal prévoyait 5 ans, le projet gouvernemental 2 ans, la discussion parlementaire retient donc 3 ans.
On peut s'interroger sur l'application de ces dispositions pénales (je n'ai pas trouvé d'information), mais je note que la saisine de la commission de déontologie que prévoit ce texte semble très fréquente.
Remarquons aussi qu'est ici en cause le pantouflage au sens strict: pas le simple départ dans le privé, mais dans une entreprise avec lesquels le fonctionniaire avait une relation professionnelle, afin d' "empêcher des situations dans lesquelles un agent pourrait être tenté de favoriser une entreprise en échange d'une promesse d'embauche".
Bien évidemment, l'impression de recasage de copains, évoquée dans le précédent billet, qui semble motiver certaines nominations dans des établissements publics ou privés, sans aucune considération de gouvernance, donne une image déplorable du pantouflage, qui semble réservé à "l'élite" des fonctionnaires et confiner à l'arbitraire.
Le terme pantouflage, que j'utilise ici, à plutot une connotation péjorative, que je ne cherche pas à lui donner dans ce billet.
L'enjeu en la matière est pourtant d'un autre ordre:
on sait qu'à tous les échelons, les fonctionnaires sont surdiplomés par rapport à leurs homologues du privé. Voyez une étude très interessante ici (pdf).
Ceci entraine en premier lieu un effet d'éviction du secteur privé (selon le cas, on préfère être haut-fonctionnaire qu'entrepreneur, on préfère être secrétaire dans la fonction publique que dans l'entreprise) et de mauvaise allocation des ressources (à bac+3 on préfère à être facteur que technico-commercial)
On constate en second lieu, à l'intérieur de l'administration, un phénomène d'armée mexicaine: dans une structure hiérarchique pyramidale, il doit y avoir moins de places de chef que de sous-chef et moins de places de sous-chef que d'homme de base. Un certain nombre de fonctionnaires plafonnent donc dès 40 ans: il n'y a pas assez de postes à responsabilité, ou de postes qui leur permettent simplement une progression de revenus et de reconnaissance sociale.
Leur permettre d'avoir une seconde carrière dans le privé serait donc bénéfique à la fois pour l'administration, qui ne peut pas utiliser leurs compétences, et pour le secteur privé, qui a besoin de ces compétences. Encore une fois, l'enjeu ne se situe pas au niveau de quelques inspecteurs des finances ou préfets aux dents longues : il doit permettre une plus grande circulation au niveau des attachés (cadres A), mais aussi des cadres B et C. Aujourd'hui, il s'agit de fonctionnaires qui ont une réelle aversion au risque. Et tous les "hauts fonctionnaires" (dit dans le jargon "A+") n'attendent pas la première occasion pour foncer dans le privé, sauf par amour de l'argent ou par sentiment d'être sous-employé.
Ceci peut-il changer, sans remettre en question le principe de "sécurité de l'emploi"?
08:30 Publié dans droit public, Politiques publiques | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : pantouflage, déontologie, surdiplomés, armée mexicaine, fonction publique, énarques, ENA




Commentaires
J'apporte une légère nuance à votre billet. "L'effet d'éviction" que vous décrivez au détriment du privé ne me semble pas évident pour les cadres supérieurs : leur nombre est insuffisant pour être notable, celà fait longtemps que l'option "services publics" de Sciences-Po ne draine plus les meilleurs éléments de cette école et que la "botte" de polytechnique n'estime plus nécessaire de faire l'ENA (comme ce qu'avait fait, en son temps, un certain VGE).
En revanche, je vous suis pour dédiaboliser le "pantouflage" qui me paraît normal et souhaitable. Ce type de mouvements entre le public et le privé permet de favoriser l'afflux de "sang neuf" au sein de la fonction publique.
Mon plus grand regret est que l'on ne sache pas davantage favoriser les retours des personnes concernées vers le public, voire les allers-simples du privé vers le public (à ma connaissance, dans les deux cas, seul le ministère de l'économie s'y essaie réellement avec plus ou moins de bonheur...). Ce type de mouvements soulève certes des difficultés importantes (rémunérations, statuts etc...) mais qui ne sont pas rédhibitoires quand on veut les surmonter. Leur absence tient surtout à l'opposition aussi discrète qu'efficace des corporations de hauts fonctionnaires "traditionnels" qui se voient ainsi privées de leurs "droits acquis" aux débouchés espérés... Parfois, les "grands corps" (auxquels il faut adjoindre les différentes associations du corps diplomatique et des administrateurs civils notamment) se montrent bien aussi conservateurs que certains syndicats si aisément critiqués ...
Ecrit par : Cacambo | samedi, 08 juillet 2006
Vous touchez juste avec ce problème de la valorisation du retour du privé. On le retrouve s'agissant de la valorisation d'une expérience dans les institutions européennes.
Tout cela montre l'interêt d'une vrai GRH des fonctionnaires. A défaut, on pourrait parler "d'effet discothèque": le fonctionnaire aventurier pourrait se dire que toute sortie est définitive!
Ecrit par : sdl | dimanche, 09 juillet 2006
Ecrire un commentaire