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jeudi, 06 juillet 2006
Que faire de nos énarques? (1)
Le récent jeu de chaises musicales entre EADS, la SNCF et la RATP suscite de nouveaux commentaires sur la place des énarques dans notre société. En effet, tant M. Gallois chez EADS, Mme Idrac à la SNCF que M. Mongin à la RATP sont issus de l'ENA.
Je relève 2 billets en particuliers, interessants parce que nuancés: celui de Cacambo, qui note la compétence pour son poste de M. Gallois et reste dubitatif s'agissant des deux autres nominations; Celui de Charles Bremner (en anglais), qui se montre didactique sur la French elite public administration school, et relève, avec une volonté de nuance encore une fois à saluer, que les énarques ont des qualités: la rigueur, la vision, le sens stratégique (on peut toujours en discuter). Il relève aussi leurs travers: leur aversion au risque, alors que la prise de risque est une qualité fondamentale des entrepreneurs. Il dénonce enfin l'aspect "club anglais" (c'est comme çà que je traduis 'cosy club') de l'institution, qui donne l'impression que 100 personnes sorties chaque année de l'ENA controle tout le pays.
A mon avis, la grille de lecture ne doit pas être de savoir si, malgrè son passage par l'ENA, un tel a les qualités pour diriger une entreprise. "Il n'est de richesse que d'hommes" aurait écrit il y a plus de 400 ans Jean Bodin. S'agissant de quelqu'un qui a 50 ans, on peut en effet espérer que sa "richesse humaine" dépasse le diplome qu'il a obtenu 25 ans auparavant. Ceci est vrai de toute formation: l'idée que JP Raffarin était destiné à être un premier ministre d'exception parce qu'il a fait l'ESCP (sup de co Paris) est presque aussi absurde que celle qu'il serai un excellent premier ministre parce qu'il n'est pas énarque! Et c'est un travers français que de s'en tenir ainsi à la formation initiale pour évaluer la candidature à un poste.
S'il faut vraiment s'interesser aux capacités "managériales" des énarques, deux situations sont à distinguer:
- certains énarques ont des ambitions, et des responsabilités, d'ordre politique. Pour être bons, ils doivent avoir les qualités que l'on attend de tout homme politique. Ceci passe notamment par une qualité d'écoute des électeurs, de l'opinion publique, de sa majorité parlementaire lorsque l'on est premier ministre... A cette aune, D. de Villepin n'est pas un mauvais premier ministre parce qu'il est énarque, mais parce qu'il n'a pas ces qualités. Et c'est un travers de notre système qu'une personne dépourvue de ces qualités puisse être nommée à Matignon. Etre énarque n'est ni nécessaire ni suffisant pour faire un excellent premier ministre.
- d'autres énarques vont dans le privé, ou à la tête de grandes institutions publiques ou para-publiques. On parle de pantouflage. Les qualités pour ces fonctions sont différentes, et peuvent varier d'une institution à l'autre. Elles ne sont pas incompatibles avec un passage par l'ENA. (Ce peut même être un atout, s'agissant de la SNCF ou de la RATP, étant donné le travail constant en relation avec les collectivités locales concernées, les question de financement public, d'ordre public, de services publics, de relation avec des agents et des syndicats de fonctionnaires ou de quasi-fonctionnaires....)
Tout ce ci ne se mesure pas à la brillance d'un CV, surtout si on le limite à la formation initiale. Certains grands chefs d'entreprise et dirigeants n'ont pas le bac, certains polytechniciens, HEC et énarques n'ont pas les qualités humaines pour diriger une entreprise. Certains hommes n'auront jamais ces qualités, d'autres les acquerront avec la maturité, ou en tirant les leçons de l'expérience.
Dans toute les hypothèses: jugeons l'homme (la femme), ses qualités propres, son parcours, pas son diplome initial et ce qu'il était à 25 ans (sauf s'il en a 26...).
Une critique peut-être plus fondée de la place des énarques dans la société est celle qui tient aux trop grandes responsabilités qui peuvent leur être confiées, trop jeunes. Le nouveau directeur de cabinet du premier ministre, Bruno Le Maire, a 38 ans. Sorti de l'ENA à 29 ans, il a rejoint le quai d'Orsay, où il était, comme rédacteur, spécialiste des questions de stratégie et de prolifération. Il a suivi Villepin, notamment pour écrire ses discours, dans ses postes successifs au quai d'Orsay, à l'Intérieur et à Matignon. Selon la formule curieuse du Monde il est dans le trio qu'il formait avec Mongin et Villepin, "la jambe gauche".
Le poste de directeur de cabinet du premier ministre est titanesque (voir "Matignon, Rive gauche" d'O. Schrameck). Sans connaitre M. Le Maire, je m'interroge sur son expérience pour accéder à ce poste. Il faut certes que de jeunes esprits brillants s'expriment et donnent du souffle aux politiques publiques. Un homme politique est au demeurant légitime à s'entourer de personnes de confiance (plus légitime en tout cas quand il les nomme dans son cabinet qu'à l'extérieur). Mais à ce poste?
Dans un second billet, je reviendrai sur les conditions de pantouflage: les excès des "recasages confraternels" (qui sont anciens) ne cachent-ils pas le vrai enjeu des passerelle entre le public et le privé, tout en le décrédibilisant?
13:55 Publié dans Politiques publiques | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : ENA, pantouflage, RATP, Mongin, Le Maire, Gallois, Idrac
Commentaires
Le portrait de nos énarques par M. Bremner ne prend pas assez en compte le sens du risque tout à fait remarquable de certains d'entre eux : M. J.Y. Haberer, M. J.M. Messier, par exemple, ont su se distinguer et montrer au reste du pays l'avantage qu'il y a à choisir des gens que le passage par la haute administration n'a pas rendu peureux devant les risques qu’il faut prendre pour diriger une grande entreprise internationale.
Et il est tout à fait normal que le malheur des temps les ait plutôt épargnés, lui qui n’a pas permis, hélas, à leurs projets de montrer leur fécondité et leur grandeur. Comme beaucoup de citoyens, je suis heureux que l’Etat, dans sa sagesse, ait fait reposer sur le contribuable et l’actionnaire le coût de cette inventivité dont la nation ne saurait assez remercier ces grands hommes.
J’ajoute que, fonctionnaire moi-même, j’admire la manière dont Inspection des Finances, Cour des comptes, et administrateurs civils, mettent au pas les ministères dépensiers : il n’est donc que justice que les hauts fonctionnaires issus de l’ENA échappent à la cure d’austérité subie par ceux des agents publics qui se sont orientés vers des carrières peu utiles au pays, comme celles de l’Enseignement supérieur ou de la Recherche.
Encore Merci.
Ecrit par : Fred | jeudi, 06 juillet 2006
Je souscris à votre billet, mais il me semble qu'on peut résumer a situation en observant simplement que le fait d'être énarque ne présume ni d'une compétence universelle, ni d'une incompétence particulière...
Le "problème de l'ENA" si tant est qu'il existe) ne me semble pas l'existence même de cette école : la gestion publique a suffisamment de spécificités pour qu'il soit normal de développer une formation ad hoc.
Ce qui me paraît, et de loin, le plus critiquable est le quasi-monopole qui s'est instauré au profit de cette seule école (modérément partagé avec l'X) pour le recrutement des postes d'encadrement publics. Comme vous l'indiquez fort justement, ce type de pratique conduit à privilégier le titre (obtenu à 20 ans) au détriment de l'expérience et des compétences acquises - et parfois des échecs rencontrés - après. Il s'ensuit une uniformité de l'encadrement de l'Etat qui me semble un frein considérable à sa modernisation.
Ecrit par : Cacambo | samedi, 08 juillet 2006



