mercredi, 04 octobre 2006
Faut-il exécuter les décisions de justice ou seulement les messagers?
Passer derrière un fin connaisseur du parlement et de son droit, puis derrière le blogomaitre des prétoires, mon billet ne vous apprendra pas cette nouvelle:
Entendu lors des questions au gouvernement à l'Assemblée nationale : interrogé par le député UMP Michel Herbillon, qui lui demandait des éclaircissements sur l'action de l'Etat à Cachan, le ministre de l'intérieur lui a fait cette réponse :
M. Nicolas Sarkozy, ministre d’État, ministre de l’intérieur et de l’aménagement du territoire – J’ai fait évacuer le squat de Cachan parce qu’il y avait une décision de justice et que ne pas exécuter une décision de justice, c’est ne pas respecter l’indépendance de la justice, ce que je ne puis accepter…
Je la reprends cependant pour donner le point de vue du publiciste, qui connait le minimum minimorum des grands arrêts, en l'occurence l'arrêt Couitéas du 30 novembre 1923 (déjà cité sur ce blog) .
Voici un extrait de l'analyse publiée sur le site du Conseil d'Etat:
M. Couitéas avait été reconnu propriétaire en Tunisie d’un domaine de 38 000 hectares et avait obtenu par jugement le droit d’en faire expulser les occupants. Toutefois, le gouvernement français, auquel il s’était adressé à plusieurs reprises, lui avait refusé le concours de la force militaire d’occupation, reconnue indispensable, en raison des troubles graves qu’aurait entraînés l’expulsion de 8 000 autochtones de terres dont ils s’estimaient les légitimes occupants depuis un temps immémorial.
Le Conseil d’État, saisi d’une requête dirigée contre le refus d’indemnisation du propriétaire pour le préjudice qui en résultait, jugea que le gouvernement avait pu légalement refuser le concours de la force armée car il avait le devoir d’apprécier les conditions d’exécution de la décision de justice et de la refuser tant qu’il estimait qu’il y avait danger pour l’ordre et la sécurité. Toutefois, M. Couitéas était en droit de compter sur la force publique pour l’exécution de la décision rendue à son profit, et le préjudice résultant du refus de concours ne pouvait être regardé, s’il excédait une certaine durée, comme une charge lui incombant normalement.
Dans notre cas, je me demande si le trouble causé par l'évacuation n'est pas plus grave que celui causé par la non-exécution de la décision de justice. C'est typiquement le genre de cas dans lesquels c'est la responsabilité des politiques que de savoir aller au-delà de l'application mécanique du droit. En ce sens, un préfet, un ministre peut et doit faire de la "désobéissance civique".
19:05 Publié dans droit public | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : Sarkozy, couitéas, squat de cachan, expulsion, force publique




Commentaires
"En ce sens, un préfet, un ministre peut et doit faire de la "désobéissance civique"."
J'ignorais que les préfets étaient exonérés du devoir d'obéissance hiérarchique ? Comment étaieriez-vous votre thèse en ce qui concerne les préfets ?
Enfin, je pense que sous De Gaulle du moins, l'interprétation du devoir d'exemplarité d'un ministre aurait certainement pu justifier un limogeage immédiat du ministre de l'intérieur : la "désobéissance civile" comme vous dites y ayant été infiniment plus populaire à l'époque qu'alors (OAS, Petit Clamart, désastre coloniaux divers, etc.)
Ecrit par : Passant | jeudi, 05 octobre 2006
Raaah, c'est lourd ces grandes phrases à principes!
Franchement cela se saurait si l'État usait de sa force pour faire respecter toutes les décisions de justice... Comme quoi la médiatisation...
A.
Ecrit par : Adrienhb | jeudi, 05 octobre 2006
Je n'ai jamais prétendu que l'action de l'état, surtout le nôtre, était exempte de contradictions. Je prétends cependant que les plus grandes contradictions de l'action publique ne se situe pas dans l'hypothèse à mon avis fort audacieuse de l'existence d'une marge d'appréciation chez les préfets.
Par ailleurs, il me semble raisonnable d'espérer un jour briser la doctrine à l'arrêt Couiteas en distingant le rôle de la police de celui d'une force armée d'occupation. Mais je suppose que le sujet est certainement très bien connu des services juridiques des préfectures.
Ecrit par : Passant | vendredi, 06 octobre 2006
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