mercredi, 13 décembre 2006

vous préférez un fonctionnaire lettré ou zélé?

Je parlais hier, passim, de ce qui faisait un honnête homme. On y revient à travers la question de la place de la "Princesse de Clèves" dans le bagage culturel des fonctionnaires.

Nicolas Sarkozy lors d'un discours du 23 février 2006 tenait les propos suivants : 

L’autre jour, je m’amusais, on s’amuse comme on peut, à regarder le programme du concours d’attaché d’administration. Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d’interroger les concurrents sur la Princesse de Clèves. Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de la Princesse de Clèves… Imaginez un peu le spectacle.

Nous, élus, savons que les concours sont devenus très difficiles pour un homme ou une femme de quarante ans, qui veut progresser, qui a une famille, qui élève ses enfants, qui a un boulot et qui, en plus, le soir venu et le week-end doit préparer un concours.

Nous ne sortons pas, en France, du système scolaire fondé sur le bachotage qui fait que l’on joue sa vie entre 18 et 22 ans, où, si l’on ne réussit pas les grands concours, on est bloqué dans sa promotion parce que l’on ne reconnaît que les grands concours et que l’on ne valorise pas l’expérience.
Cela je n’en veux plus, ce n’est pas la France généreuse à l’endroit de tout le monde.

Je demande également que le tiers des places dans la fonction publique soit valorisé par l’expérience et par le mérite pour un certain nombre de fonctionnaires qui ont travaillé toute leur vie et qui méritent de passer au grade supérieur sans qu’on leur impose l’humiliation de concours universitaires, qu’ils sont incapables s’assumer parce qu’ils se dévouent trop longtemps à leur travail.
Finalement, ceux qui réussissent sont ceux qui sont toujours en formation et jamais aux guichets de l’administration. Je souhaite que cela change aussi.

Je le dis d’ailleurs à la fonction publique, ce fameux statut… Silence ! nous parlons du statut de la fonction publique ! Vous avez prononcé le mot et déjà vous imaginez des millions de gens dans la rue.
Ceci est l’imagination d’une vieille France, de la France d’avant, moi je vous parle de la France d’après, celle qui comprendra que l’on ne peut pas rester immobile.

(...)

1°) Le premier pararagraphe cité commence à circuler sur le web, avec l'idée qu'on a là un témoignage du mépris de Sarkozy pour (au choix) les idées, Mme de Lafayette, les fonctionnaires, la littérature et/ou les guichetières.

C'est en gros l'analyse que fait ce même P. Assouline sur son blog.:

Est-il besoin de rappeler que La Princesse de Clèves, modèle d’intelligence et de finesse dans l’analyse, est la matrice de la littérature moderne ? A ce titre, ce livre fait partie du bagage culturel de tout honnête homme de notre temps, fut-il attaché d’administration, voire même,horresco referrens, guichetier ! Depuis, l’aparté public de M.Sarkozy a fait boule de neige, de chroniques en tribunes libres, jusqu’à rebondir dans un album de bande dessinée à lui consacré. Mais qu’est-ce qui lui a pris ? Les états-majors politiques se perdent en conjectures. Ce chef d’œuvre du XVIIème siècle est-il à l’origine de son redoublement au lycée Chaptal de Neuilly ? M.Sarkozy de Nagy-Bocsa a-t-il un compte personnel à régler avec Mme de Lafayette ?

(...) On se souvient que Mlle de Chartres, devenue la princesse de Clèves alors qu’elle en pinçait secrètement pour le duc de Nemours, avait peur de s’abandonner par peur d’être abandonnée. Serait-ce la clé cachée du mépris sarkozyste ? René Pommier, qui a enseigné la littérature du XVIIème pendant plus de vingt ans à la Sorbonne, la fréquente de longue date. Il a voué une partie de sa vie à fouiller cette “histoire d’une âme” à travers la passion d’une femme pour un homme (voir ses Etudes sur la princesse de Clèves, Eurédit). Quand je l’ai interrogé au sujet de l’étrange sortie du chef charismatique de l’UMP, il tombait des nues. C’est peu dire qu’il défend la présence de ce roman au programme de ce concours :   “Quand bien même il n’y en aurait qu’un sur vingt, ou même moins, des agents de l’Administration à avoir pris goût à La Princesse de Clèves, ce serait déjà une excellente chose ! »Il suggère même qu’on lui adjoigne du Bossuet en raison de la beauté de la langue. Pendant qu’il y est, il formule une contre-proposition : « Qu’on interdise à tous les admirateurs de Johnny Hallyday (Sarkozy, Chirac, Raffarin…) de postuler à de hautes fonctions publiques car nous sommes, semble-t-il, en droit d’attendre que ceux qui  nous gouvernent aient dans tous les domaines un minimum de culture ».

 

J'ajouterai, toujours au stade premier de l'analyse, que le concours d'attaché d'admnistration est un concours de catégorie A, c'est à dire d'encadrement. Les exigences sont donc assez différentes de celles qui prévalent pour une "guichetière", sans qu'il faille mettre dans cette appelation viellie le mépris que semble y mettre M. Sarkozy.

S'agissant de la possibilité de reserver des places dans des corps de l'Etat de catégorie supérieure à des agents méritants sans passer par un concours, M. Sarkozy devrait savoir que cela existe déjà: c'est le tour extérieur.

Je note aussi le glissement sémantique interessant que j'ai grassé dans la citation de M. Pommier: on passe du concours d'attaché à celui de guichetier pour arriver finalement à la question du niveau culturel de ceux qui nous gouvernent.

 

 2°) Ces petites précisions faites, on peut se poser la question de fond, au delà de la procovation.

Je suis sûr que certaines commentateurs (comme ceux de la France libre?)  pourront prendre la défense du ministre de l'intérieur, pour assumer la posture anti-intellectualiste et exprimer leur agacement envers ces fonctionnaires arrogants et inefficaces, plus occupés à lire (pire: à écrire!) des livres qu'à servir leur pays, payés grassement avec nos impots tandis que quelques entrepreneurs pragmatiques tiennent le pays à bout de bras, et je vous prie de croire que ces derniers, ils ont autre chose à faire que lire la Princesse de Clèves, avec les 35h et tout!

Sans allez dans ces extrêmes (je force le trait), le propos de Sarkozy touche juste quand il dit que l'on doit être capable de recruter sur des critères plus efficaces, et pas seulement entre 18 et 22 ans. (c'est la raison pour laquelle je n'ai pas tronqué son discours après le premier paragraphe).

 

3°) Qu'il s'agisse d'occuper des fonctions managériales, d'études ou d'accueil des usagers, il n'est pas déraisonnable de penser que maitriser "la Princesse de Clèves" n'est pas un critère de sélection idéal.

Mais s'agit-il vraiment de selectionner celui qui connait le mieux "la princesse de Clèves"?

C'est là je crois que N. Sarkozy se fourvoit.

L'idée est de vérifier la capacité de réflexion d'un candidat, son attitude face à une situation inédite, pas de vérifier s'il a lu un bouquin chiant (au moins si l'on en croit le ministre d'Etat). Et le principe du concours, c'est d'avoir un programme, qui permet un minimum de cantonner le champ de la discussion. On sait que lorsqu'un tel cantonnement n'existe pas, l'epreuve de conversation peut facilement tourner à l'epreuve de reconnaissance sociale, ce qui va à l'encontre de l'objectif du concours.

Voyez la recommandation du président du jury du concours de "Conseiller des affaires étrangères Orient" (un concours de diplomate difficile et prestigieux, du niveau de l'ENA) (brochure p. 57):

Les membres du jury s’abstiennent de poser des questions trop personnelles, et ne manient les “colles” - questions précises portant sur un point très particulier - qu’à bon escient, pour tester les réactions du candidat. Celui-ci doit reconnaître de bonne grâce son ignorance quand c’est le cas : il ne lui en sera pas tenu rigueur (au membre du jury qui a posé la “colle” de ne pas insister, voire de donner lui-même la réponse avant d’enchaîner).

 

 4°) les concours doivent au maximum permettre de déceler et de selectionner les candidats en fonction de leur aptitude à remplir les fonctions auxquelles ils postulent. Je reconnais volontiers que la Princesse de Clèves n'est pas l'outil universel pour y parvenir.  Je suis le premier à préconiser le recours à des outils différents, même si leur modernité enlève un peu de vernis à la majesté du concours à la française.  

J'ai parlé par exemple du système e-tray mis en place en Grande-Bretagne dans le cadre du programme fast-stream. Il vise à mesurer les capacités de compréhension, de hierarchisation des taches, de bon sens, etc .. par la gestion sur ordinateur d'un dossier, en répondant à des emails. Un truc vraiment interessant, lisez mon billet à ce sujet.

Evidemment, proposer ce type de réponse est moins susceptible de faire gagner des voix que d'alimenter la rancoeur de ceux qui ont raté un concours ou qui ont une dent contre l'administration en tapant sur la Princesse de Clèves... Je précise qu'au cas d'espèce, je n'ai ni lu ni prévu de lire la Princesse de Clèves (sauf commentaires convaincants sur ce dernier point, mais je n'ai pas prévu de passer des concours).

 

Commentaires

Si les concours sont difficiles (enfin les 'petits' tout au moins), c'est surtout parce qu'il y a énormément de candidats et très peu de places .
J'ai passé l'an dernier le concours interne de catégorie C de l'éducation nationale: dans mon académie il y avait 650 candidats pour 12 postes à pourvoir (je rappelle que vu que c'était un concours interne, tous les candidats travaillaient dans l'administration depuis au moins un an accompli). Si le concours est particulièrement difficile (ce n'était pas le cas), on est certain que seuls les plus 'méritants' peuvent réussir, si c'est facile, autant tirer les gagnants au sort (trouver les 12 meilleurs d'un exercice où tout le monde sait répondre est assez difficile non?).
M. Sarkosy voudrait peut-être voir disparaitre les concours et laisser le chef de service choisir son équipe, je ne suis pas sûr de trouver cela 'juste', mais je suis certain que j'y gagnerai (j'ai raté le concours... mais mon chef de service m'adore ;-)

Écrit par : JaK | mercredi, 13 décembre 2006

y en a marre de ses fonctionnaires qui passent leur temps à écrire leur blog plutôt qu'à travailler alors qu'ils sont payés avec l'argent de nos impôts ! ;-)

Écrit par : Paxatagore | mercredi, 13 décembre 2006

"assumer la posture anti-intellectualiste et exprimer leur agacement envers ces fonctionnaires arrogants et inefficaces, plus occupés à lire (pire: à écrire!) des livres qu'à servir leur pays, payés grassement avec nos impots tandis que quelques entrepreneurs pragmatiques tiennent le pays à bout de bras, et je vous prie de croire que ces derniers, ils ont autre chose à faire que lire la Princesse de Clèves, avec les 35h et tout!"

C'est amusant, parce que ce que là où vous voyez une "posture anti-intellectualiste", d'autres y verront une "position" réaliste et pragmatique. C'est affaire de mots et de point de vue. Et les mots ont leur importance.
On le voit bien avec les glissements du type "critique de l'étatisme" = "poujadisme", "libéralisme" = "ultra-libéralisme", "Sarkozy" = "Le Pen", Etats-Unis" = "empire fasciste peuplé de gros décervelés", etc. De mon point de vue, c'est plutôt ce genre de posture là qui m'apparaît "anti-intellectualiste"...

Pour revevenir au sujet, j'ai tendance à penser que le Fast-Stream est plus efficace et "juste" dans la mesure où il sélectionne des candidats sur des données quantifiables et rationnelles qui ne relèvent pas de la subjectivité et de l'air du temps.
"Système e-tray mis en place en Grande-Bretagne dans le cadre du programme fast-stream. Il vise à mesurer les capacités de compréhension, de hierarchisation des taches, de bon sens, etc". : il est vrai que si l'on appliquait cela à certains de nos fonctionnaires, ce serait très amusant. Pour avoir passé quelques mois dans administration pachydermique française, je peux témoigner des "agents" qui était mécontents du passage de Windows 98 à XP parce qu'ils venaient juste de comprendre W98... ou de ces personnes qui savent à peine envoyer un email (fwder s'est avéré bcp plus compliqué pour certains). Bon, mais je m'arrête là, on va bientôt m'expliquer que je suis un anti-fonctionnaire à tendance poujadiste ultralibéral... ;-)

Écrit par : JUles | mercredi, 13 décembre 2006

jak: témoignage éclairant sur les concours où le nombre de candidats est insensé par rapport au nombre de postes. Où se niche alors l'arbitraire? Comment assurer la qualité de la sélection? Problème des surqualifiés...

paxa: c'était çà ou pantoufler ;)

jules: j'espérais vous faire réagir sur la Princesse de Clèves plutot que sur Faststream, car nous sommes tous les 2 convaincus de la pertinence de ce mode de selection. Tellement content de ma formule sur le France libre (désolé pour la provocation gratuite!), je vous ai mis trop vite dans le même panier que Sarko , qui fait quand même une sortie poujado, même si il pose une vrai question, comme je le reconnais dans mon post.

Écrit par : Silas Day-Lewa | mercredi, 13 décembre 2006

La princesse de Cleves, humm... Je me souviens l'avoir lu il y a bien longtemps. En plongeant dans ma memoire et de ce qui est reste de ce fin romon (donc pas la peine de m'ataquer dessus, ce qu'il en reste n'est plus que la subjectivite apres pres de 15 ans de dormance).

Que l'heroine etait nunuche ! Il est sur que cette "histoire d'une ame" d'un autre temps (XVIIeme), nous eloigne de tout pragmatisme actuel ... moins de considerer que le refus de l'heroine de "s'abandonner" est du bien sur a son "honneur" mais aussi a son "realisme et pragmatisme" de femme du XVII pour qui cet honneur est intiment lie a sa position sociale et a ses revenus.

OK, je ne suis pas une ame sensible et eclairee. Ceci dit, il me semble aussi que le Fast-stream est plus efficace et permet de selectionner des candidats sur des criteres dont ils auront a faire preuve dans leur travail.

Écrit par : Paquita | jeudi, 14 décembre 2006

Fourvoie, pas fourvoit ; c'est du 1er groupe. Ah, ces lettres.
Quant à la Princesse de Clèves, n'en déplaise au professeur qui lui a consacré une partie de sa carrière et dont on peut difficilement attendre un avis neutre sur la question, la présence d'un ouvrage de ce genre au programme d'un concours d'administration générale ne procède en rien de son éventuelle qualité littéraire, mais bien de la possibilité qu'il offre de tester l'adhésion du candidat à la culture légitime, adhésion qui vaut tous les serments de fidélité.
Pour le reste, j'aimerais ajouter aux propos de Jules que, dans la Gendarmerie, pionnière du genre, on a abandonné MS Office pour Openoffice.org, entre autres pour le plus grand bien des finances publiques, et que la migration, préalable au basculement général de l'administration, semble avoir eu lieu dans le calme, et sans douleur. Les gendarmes ont eu besoin d'une journée de formation pour se faire à leur nouvel environnement de travail ; il se murmure qu'à la Mairie de Paris, qui pourrait faire de même, les employés en réclament cinq. On se gardera d'en conclure qu'en moyenne, l'employé municipal parisien est cinq fois plus bête qu'un gendarme.

Écrit par : Denys | samedi, 16 décembre 2006

Mouais, bof.

Je ne sais pas si il faut aller si loin que ça dans l'analyse, et Assouline est ridicule a essayer de couper les cheveux en 4.

Sarkozy est intelligent, certainement cultivé. Je doute franchement qu'il méprise "la princesse de Clève" ou "une guichetière". Et je suis quasi sûr qu'il n'est pas pour la suppression de la culture G dans les concours.
Par contre, il sait très bien que le métier de fonctionnaire, et surtout la façon dont beaucoup le perçoivent, n'est pas le parangon de l'efficacité et de la productivité, et que la méritocratie ne fonctionne pas (vu que beaucoup prèfèrent l'ancienneté).

Donc il s'est penché sur un sujet de concours, et a trouvé que "lpdc" ça ferait choc dans un discours, personne n'allant vérifier la catégorie et le concours exacte.

L'important est le message, l'image. Il veut faire la révolution de la productivité, parler aux classes populaires. Il le dit, il l'assume, c'est un positionnement, et tritouilllers les exemples qu'il choisit ne sert à rien.

Certes, on peu se soucier que les candidats penchent vers un populisme leger (pas que lui). Mais bon, de mon point de vue, cet épisode ne vaut pas polémique. Juste un coup d'oeil revolver.

Écrit par : Lor | samedi, 16 décembre 2006

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