samedi, 02 juin 2007

Le jogging est-il de droite? (le business du narrative)

Cette question ferait un bon sujet de colloque à l'assemblée nationale, mais elle ne m'intéresse pas vraiment.

Dans son comptage des blogs de gauche qui conchient le  jogging sous prétexte de critiquer Nicolas Sarkozy (à moins que ce ne soit le contraire), Jules de What's next passe avec candeur ("si on vous écoutait, on est en dictature) sur un aspect souligné à juste titre par G. Birenbaum, à savoir que la mise en scène de la vie privée est une façon de passer à coté de l'essentiel.

Les médias, c'est du show. Je suis même prêt à accepter l'idée que l'information c'est du show. J'aime assez cette formule de Reuven Frank (mutatis mutandis l'équivalent pour NBC de Arlette Chabot pour France 2, il y a trente ans) en 1963:

“Every news story should, without sacrifice of probity or responsibility, display the attributes of fiction, of drama. It should have structure and conflict, problem and denouement, rising and falling action, a beginning, a middle, and an end. These are not only the essentials of drama; they are the essentials of narrative. We are in the business of narrative because we are in the business of communication."

Mais la formule indique bien que si l'on raconte une histoire quand on fait de l'info, c'est sans sacrifier la probité et la responsabilité.

Sans ça, on entre dans les "tyrannies de l'intimité", pour reprendre le titre français d'un ouvrage du sociologue Richard Sennett, cité par R. Debray dans "l'Etat séducteur":

"le refus de la vie impersonnelle est un facteur d'effritement, sinon d'effondrement de la res publica (...). C'est un fait que les tyrannies de l'intimité n'ont jamais fait du bien aux libertés civiques, ni à la vertu de responsabilité. Le sociologue Richard Sennett a décrit les effets sur la société américaine de la 'séduction incivile' ou du 'charisme sécularisé', propre à tous ceux qui veulent établir avec leurs concitoyens une 'relation immédiate qui cache le contenu de leurs actes et leurs conséquences futures'. L'idolâtrie intimiste a l'avantage d'escamoter les réalités désagréables mais l'exhibition des personnalités joue clairement, dit-il, en faveur du conservatisme 'en empêchant les gens de réfléchir à ce qu'ils pourraient obtenir ou changer socialement".  

 

La formulation est peut-être un peu datée, mais le propos ne me parait pas négligeable: si l'actualité a besoin de prendre la forme de la fiction, le risque n'est-il pas que la fiction de l'intimité prenne le pas sur l'information?

 medium_jogging.jpgmedium_run2-398h.jpgmedium_sarkozy_jogging.jpgmedium_u4518_04.jpg

medium_8tx5wxal6qcuyzkstwb62ddiefp6hmz.jpg medium_villepin_jogging.jpgmedium_vilcourse3.gif

Commentaires

> "la mise en scène de la vie privée est une façon de passer à coté de l'essentiel."

Cela serait vrai si nous vivions dans un monde avec une seule chaîne d'information (comme chez Chavez, l'idole d'un militant socialistes comme Guillermo de RADICAL Chic). Hors, compte tenu de la diversité des supports médias aujourd'hui, la mise en scène de la vie privée se trouve diluée au milieu de dizaines de stratégies de communications parallèle et concurrentes.
Vous avez vu Sarkozy sur le bateau de Bolloré, mais vous avez aussi entendu parler de la réforme des universités françaises (c'est un exemple). L'un n'empêche pas l'autre. Je vous mets au défi de prouver que TF1 (prenons un bon gros exemple) n'a parlé que de l'intimité de Sarkozy ces dernières semaines, au détriment des réformes que le gouvernement prépare...

La mise en scène de la vie privée fait donc partie d'un tout médiatique et ne peut pas être traitée comme un objet isolé du contexte hyper-médiatique dans lequel il évolue.

Ecrit par : Jules | samedi, 02 juin 2007

Votre raisonnement, fondé sur un pluralisme du temps de parole "façon CSA" me parait un peu naif (l'argument sur Chavez relevant de l'homme de paille). Pour le résumer: puisqu'on parle de tous les sujets et pas seulement de la vie privée, tout va bien.

Bien-sur que nous ne sommes pas dans une dictature avec un ministère de la propagande. Et tout va bien pour des gens comme vous et moi qui sont des observateurs attentifs et exigeants de l'actualité de la vie publique.

Mais dans un journal qui montrerai 20 secondes de jogging ministéro-sarkozien, une ITV de 40 secondes du commissaire européen Almudia sur le creusement du déficit public par la France , une visite de Kouchner au liban pendant 1 minute, la rencontre de Pecresse avec les organisations étudiantes pendant 1 minute, etc... je vous garantie que la plupart des téléspectateurs retiendront le dynamisme du jogger, même si tous les autres sujets ont été traité avec sérieux.

Ecrit par : Silas | dimanche, 03 juin 2007

Qu'une présidence monarchique pose ses entrailles sur la table n'a rien de nouveau. Les agapes chiraquiennes ou mittérandiennes en témoignent.

Mais je ne vois pas pourquoi l'on devrait s'interdire de s'intéresser - voire de moquer - une image complaisamment diffusée par une presse qui cède à la communication, faute de s'astreindre à informer.

Ecrit par : Jules (de diner's room) = genuine Jules | dimanche, 03 juin 2007

@ genuine Jules: la pipolarisation, pour ce que le début de carrière présidentiel de NS en montre, parait atteindre des niveaux tres supérieurs à ce que laissaient voir Chirac et Mitterand.
Pour le reste, mon propos n'est évidemment pas d'interdire à quiconque de dénoncer le jogging à l'appui d'une critique du gouvernement. Ce qui me parait condamnable, c'est la mise en scène de la vie privée à laquelle se livre le président. Comment is free.

Ma critique serait la même s'il mettait en scène sa passion philatélique ("le président de la République, en week-end à Brégançon, est allé visiter la biennale du timbre de Cogolin en companie du ministre de la défense, M. Hervé Morin": sans doute moins photogénique que le jogging).

Ecrit par : Silas | dimanche, 03 juin 2007

Arf, donc les hommes politiques ont le droit de raconter des conneries parce qu'à côté il y a des émissions qui parlent du fond. C'est un poil tristoune...
Sinon, chez Sennett, la question n'est pas d'abord posé aux politiques (ce que le titre du livre de Sollers laisse présager) mais aux individus, qui ne peuvent s'empêcher de psychologiser tout ce qu'ils vivent, de mettre en jeu leur personnalité dans tout ce qu'ils font. Le problème n'est pas tant qu'un homme politique parle du fond ou non, mais que même s'il lui vient l'idée saugrenue (exemple type: Jospin) de parler du fond, il ne sera jugé qu'en fonction de sa prétendu "sincérité" ou de son "authenticité". A ce titre, les postures politiques Sarkozistes relèvent de cette mise en scène de l'intimité si l'on considère que le jogging (alors qu'on dit qu'il a la foulée courte) est une façon de faire la preuve de son dynamisme.

Ecrit par : Clic | mardi, 05 juin 2007

Ecrire un commentaire