mardi, 05 juin 2007

le suffrage, tout le suffrage, rien que le suffrage?

Le besoin impérieux des ministres d'obtenir l'onction du suffrage universel en se présentant aux élections législatives continue de me laisser songeur. J'ai bien compris qu'on était dans la rupture, dans l'anti-Villepin. Je comprend aussi que le gouvernement ait intérêt à obtenir une majorité à l'assemblée, puisque c'est la condition à terme de sa pérennité. Mais les ministres ont l'ambition de rester ministre et vont donc démissionner de leur mandat éléctoral s'ils gagnent. Contrairement à ce que souhaite Fillon le gouvernement n'a pas à aller "devant le peuple pour lui demander sa confiance": le gouvernement va devant l'assemblée nationale pour lui demander sa confiance, en engageant sa responsabilité.

 Eolas a écrit un très bon papier la-dessus , et relève par exemple que "les habitants de Brûlon, Loué, Malicorne sur Sarthe, Sablé sur Sarthe, La Suze sur Sarthe, Le Mans Ouest, et Allonnes ont un droit de véto sur le premier ministre : qu'ils n'élisent pas François Fillon, et le Président de la république ne pourra pas le rappeler à Matignon, puisque le premier ministre a annoncé que les ministres battus ne seraient pas repris, cette règle s'appliquant à lui-même."

1.) La mystique du suffrage universel medium_ns_legis.jpgme parait donc étrange, dans notre cadre constitutionnel actuel (qui est lui-même étrange, mais la prise de position gouvernementale n'arrange rien). Comme le notait Lefred-Thouron dans le Canard enchainé, tant qu'on y est, pourquoi Sarkozy ne se présenterait pas lui aussi aux législatives, dans plusieurs circonscriptions? 

Le suffrage universel est évidemment quelque chose de formidable. Mais il devrait plutôt servir à faire élire des gens  qu'à faire valoir qu'ils sont différent de Villepin, non? 

Cet épisode me rappelle un peu la geste Boulangiste de 1888-89: le général Boulanger se présente personnellement à toutes les élections partielles, dans les Bouches du Rhône, l'Aude, la Dordogne, le Nord, la Charente-inférieure... A chaque victoire il démissionne, afin de pouvoir se présenter à nouveau. Une façon comme une autre d'exister politiquement? Plutot un dévoiement plébiscitaire du suffrage universel.    

 

 

2.)  Deuxième élément gênant: le clientélisme décomplexé.

"c'est plutôt une chance d'avoir la ministre de la Santé pour défendre la première circonscription [du Maine-et Loire]" dixit Mme Bachelot, qui pour la petite histoire était député européen jusqu'à sa nomination au gouvernement, et dont le nom de domaine du site officiel www.bachelot-europe.com est à vendre.

"Sablé est la commune où je vis et je veux lui apporter tout ce que je peux", dixit le premier ministre F. Fillon le 19 mai 2007. 

Formidable brouillage des cartes. 

Un membre du gouvernement est-il là pour aider Sablé ou la première circonscription du Maine-et-Loire? Non.  En toute logique, ce n'est pas non plus le mandat d'un parlementaire, qui doit excercer les fonctions pour lesquelles il est élu: voter les lois, contrôler le gouvernement. Ceci implique rarement d'obtenir le financement par l'Etat d'un rond-point à la Suze sur Sarthe ou d'un service de gériatrie à Thorigné d'Anjou. 

 

3.) Plus généralement, c'est l'idée du cumul des fonctions (élu et ministre) pour "garder la réalité du terrain" qui me parait critiquable. Au dela des ministres députés qui démissionneront de  l'assemblée, parce qu'ils y sont obligés, on se dirige semble-t-il vers une remise en cause de la "doctrine Jospin" consistant à interdire aux ministres de présider un exécutif local, une règle, qui allait plus loin que la loi ne l'impose. 

 Pour remettre en cause cette pratique, on nous ressort donc que garder l'écoute du terrain est essentiel à la bonne gouvernance. Je veux bien croire qu'avoir sur son CV une expérience passée de management local est une étape interessante dans la perspective de responsabilités nationales.

Mais pourquoi privilégier le cumul? Si ce cumul est le seul moyen pour un responsable national de garder les pieds sur terre (en gros: en présidant un conseil municipal tous les samedi matin, avant d'aller serrer des pognes sur le marché place de l'église), on a des inquiétudes à se faire sur la capacité de nos gouvernants à rester dans le réel... 

brouillage des institutions, clientélisme, cumul des mandats: vous avez dit rupture? 

Commentaires

On notera que dans une tradition constitutionnelle très différente, les ministres anglais doivent tous être députés (y compris pendant qu'ils occupent leur fonction de ministre). Voir : http://en.wikipedia.org/wiki/Sedgefield_%28UK_Parliament_constituency%29

Ecrit par : Sergent Howie | mardi, 05 juin 2007

Eh oui...

Deux solutions pour rétablir l'esprit de la Vème :
- rétablir les élections législatives avant les présidentielles : ainsi l'exécutif procèderait du législatif et pas l'inverse...
- interdire le cumul des mandats de façon stricte : mais à entendre nos braves députés-maires-conseillers généraux-régionaux-ministres, cela serait porter une atteinte énorme à l'efficacité politique (et aux ronds-points de Sablé-sur-Sarthe...)

Ecrit par : YR | mardi, 05 juin 2007

Votre propos est très juste.

A ceci, j'ajouterai : et une méthode efficace pour éviter de s'encombrer au gouvernement de membres de la société civile et de tout ce que la droite compte de traînent-la-patte, de nuls et de has-been, sans pour autant en faire des mécontents, et dans un contexte où les maroquins sont devenus chers.

Ecrit par : Scif | mardi, 05 juin 2007

Sur la rupture, au moins dans le secteur du cumul des mandats, vous avez tort: c'est une vraie rupture, puisqu'un mécanisme en place depuis 10 ans est abandonné. Après que ça aille dans le bon sens, hein!, c'est pas forcé.
Le problème avec le cumul des mandats, c'est qu'il faut qu'il soit strict, sinon on a droit à des bidouilles du style je ne suis plus maire mais 1er adjoint... Il faudrait interdire le cumul d'un mandat national avec un mandat local. Je ne pense pas que les partis y soient prêts (même le PS). La vraie raison de tout ceci est de ne point trouver au bout d'un certain temps de gêneur local qui pourrait vouloir devenir calife à la place du calife.

Quant au clientélisme, c'était déjà en vigueur avant, et je pense qu'on peut retrouver des déclaration semblables à celles de Bachelot et Fillon lors des législatives de 95, 97 et 2002...

On pourrait aussi relever le comportement déplorable des députés européens français dont on a l'impression qu'une bonne part n'est là que parce qu'ils n'ont rien trouvé d'autre. Alors même qu'une grande partie de la production de lois française dépend pour la moitié des votes au parlement européen...

Ecrit par : Proteos | mardi, 05 juin 2007

Deux commentaires :

1) Personne n'envisage qu'il s'agisse d'une opération anti-Juppé plusqu'une opération anti-Villepin ?

2) Sur le clientèlisme, je voudrais simplement faire remarquer que nous avons eu une campagne présidentielle dont les thèmes de débat étaient à 99% d'ordre législatif. La cerise sur le gâteau, c'est la commission des finances réservée à l'opposition. En effet, il est évident que le chef de l'exécutif impose des décisions à l'AN, où il n'a pourtant pas le droit de mettre les pieds.
Pas d'antisarkozysme primaire là-dedans, puisque les autres ont fait le même type de propositions (mais n'étant pas élus, ils n'ont pas à les mettre en oeuvre) et qu'il me semble que c'est un grand classique des campagnes présidentielles.
Du coup, les législatives ressemblent à de super municipales où les députés sortants exhibent leur bilan : grâce à moi, nous avons un rond point, un gymnase, l'organisation du rallye machin, l'implantation de l'université machin etc... Bref, pas vraiment du domaine législatif.

Nous sommes donc en permanence hors sujet, et depuis longtemps...

Ecrit par : Totoche | jeudi, 07 juin 2007

J'aime bien l'idée d'un effet de translation présidentielle= super-législative; législatives= super municipales

Ecrit par : Silas | jeudi, 07 juin 2007

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