vendredi, 08 juin 2007
Sarkozy à Heiligendamm: la diplomatie autrement?
Intéressante, la conférence de presse de N. Sarkozy du 7 juin dans le cadre du G8 de Heiligendamm.
On sent le président un peu fatigué, un (tout petit) peu largué par ces sujets bigger than life, bigger than France (« Que l’on assure la pérennisation des effets juridiques de la délibération, je me souvient plus … de la résolution 12…44 ou 54, 1244 pour donner un mandat aux soldats. »). Dans son compte rendu de l'entretien avec Poutine, il y a beaucoup moins de bravade et de coups de menton que devant une audience domestique. Reality check.
Il prend les choses avec beaucoup de sérieux, une volonté d'apprendre mais il n'a visiblement jamais entendu parlé de la capitale du Kosovo, qu'il s'obstine à appeler "Prichina". (ce n'est pourtant pas difficile: dites: Priche; dites Tina; dites Prichtina). Il a parlé avec Poutine de "tous les sujets : la Tchétchénie, la journaliste, les droits de l'homme, les droits des homosexuels". Et oui, la journaliste, là, celle qui a un nom russe.
Tout cela se sont des détails. Plus intéressant: une volonté de dépasser le langage et la méthode diplomatique, qui a quelque chose de revigorant (une forme de fraicheur) et quelque chose d'inquiétant (une forme de naïveté).
L'exemple le plus frappant: l'affaire du bouclier anti-missile. Visiblement, ses conseillers diplomatiques l'ont briefé avec beaucoup de fermeté, afin que le président fasse profil bas sur ce sujet sensible, en disant que c'est une affaire entre l'OTAN et la Russie. C'est d'ailleurs ce qu'il commence à répondre, quand on lui pose la question:
"Il y a débat là-dessus. D'abord, il y a un cadre qui est le cadre OTAN-RUSSIE, puisqu'on est quand même dans le cadre de décisions qui ont été prises par les Etats-Unis avec la Pologne et la Tchéquie, dans le cadre de l'OTAN. Le cadre naturel est donc le cadre OTAN-RUSSIE."
Et puis Sarkozy craque, il n'a pas envie d'en rester là:
"Mais si je veux être totalement honnête intellectuellement, la facilité pour moi serait de dire que c'est une affaire bilatérale. Dans un premier temps, c'est une affaire entre les Etats-Unis et les Russes, mais ce n'est pas satisfaisant. Dans un deuxième temps, je pourrais même dire, c'est une affaire OTAN-RUSSIE. C'est d'ailleurs ce que nous conseille la diplomatie. Mais si j'ai le droit de m'octroyer une part de liberté, une toute petite, c'est aussi un problème européen. Parce que, quand même, deux pays européens ont pris une décision et c'était leur droit. Il faut aussi comprendre leur histoire et les souvenirs de l'histoire. Mais ce n'est jamais satisfaisant quand l'Europe n'est pas unie. A partir du moment où le Président POUTINE m'a donné, en détail, les éléments de sa proposition par l'intermédiaire de l'AZERBAÏDJAN et de la station radar qui s'y trouve et si la France veut jouer un rôle pour rassembler les énergies, pour apaiser les tensions, pour être un pont, pour être un facteur d'unité de paix, et pour éviter qu'il y ait des malentendus, pour éviter de revenir à une période dont nous ne voulons plus -la période de la guerre froide- je ne vois vraiment pas pourquoi je n'aurais pas saisi cette occasion pour proposer de comprendre la proposition de Monsieur POUTINE.
Je ne suis pas un spécialiste des affaires d'armement, et donc voilà, Monsieur VERNET, je crois que j'ai été très franc et je me suis autorisé une liberté. J'espère donc que la diplomatie française ne m'en voudra pas. Mais je pense que l'on a toujours intérêt à être franc, je pense que l'on a toujours intérêt à être direct. Je n'ai voulu donner de leçons à personne, je n'ai voulu être arrogant avec personne. J'ai essayé de comprendre, mais je veux que dans cet effort de compréhension, les autres comprennent aussi pour nous.
Je pense que ce n'est pas parce que c'est de l'international, ce n'est pas parce que c'est de la diplomatie que cela doit être abscons pour l'ensemble des gens qui écoutent, qui regardent et qui se demandent ce que l'on fait, de quoi on parle, ce qui se passe. Peut-être qu'en se parlant franchement, on peut trouver des solutions plus rapidement qu'en faisant tellement de contours, en utilisant tellement de codes qu'à la fin on se quitte, chacun étant sûr d'avoir écouté ou entendu quelque chose de différent. "
On voit bien dans cet extrait les deux éléments que j'indiquais plus:
- une forme de naïveté sur la conduite des relations internationales: et si tout le monde était gentil, se parlait franchement, est-ce que ça ne se passerait pas mieux, hein?
- et une fraicheur, une volonté de sortir de la chape de plomb diplomatique, dont les mots choisis par Sarkozy témoignent de la lourdeur: " si j'ai le droit de m'octroyer une part de liberté, une toute petite" (par rapport à la diplomatie française); "je crois que j'ai été très franc et je me suis autorisé une liberté. J'espère donc que la diplomatie française ne m'en voudra pas".
09:30 Publié dans Europe | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : G8 de Heiligendamm, Sarkozy, bouclier anti-missile, diplomatie




Commentaires
On y retrouve aussi le classique "je suis plus courageux que les lâches technocrates, j'ose dire la vérité et ce que je pense". Et cette façon de se poser en petit garçon fautif, en espérant que "la diplomatie" ne le grondera pas dès sa sortie de scène...
Ecrit par : Mademoiselle Coco | vendredi, 08 juin 2007
Sur "la journaliste", tu as raison. En même temps, je préfère qu'il s'abstienne de donner son nom plutôt qu'il se plante devant la presse internationale, du genre "Anna Politska de toute façon c'est pareil vous voyez bien de qui je veux parler oui ou merde".
Pour son rapport à la diplomatie, je ne saurais pas arbitrer. Il est certain que Sarkozy est roué. Il n'est pas devenu Président de la République, dans des circonstances qui auraient dû lui être défavorables, sans l'être. Et c'est plutôt une qualité pour un chef d'Etat. Deviendrait-il naïf à l'international ? On verra. Peut-être a-t-il trop confiance en sa capacité de faire bouger les choses, en sa bonne étoile ? Peut-être croit-il un peu, à force, qu'il a la baraka, et que les diplomates sont sympas mais qu'ils ne vont pas non plus le châtrer ? Ou feint-il, tant à l'égard de l'opinion publique qu'à l'égard des autres dirigeants, la naïveté ?
Je ne l'ai pas entendu : son ton est-il dans le sens de Mademoiselle Coco ? Ou sur un ton un peu moqueur ? Parce que le coup de Sarkozy qui veut se faire passer pour un petit garçon pris en faute, je doute.
Ecrit par : koz | vendredi, 08 juin 2007
Le MP3 est telechargeable sur le site de l'Elysée. J'ai vu la conf sur i-télé.
Mon compte-rendu est sincère: il n'avait pas l'air roublard(et plein de malhonneteté intellectuelle à mon avis!) ou faussement contrit qu'il peut avoir pour dire "moi les techno je les dompte". (par exemple pour alstom dans son discours de Rouen que je commente ici: http://lesilencedeslois.blogspirit.com/archive/2007/04/24/sarkozy-à-rouen-déjà-vu.html)
Mon impression est que le ton qu'il avait était plutot: 'je sais que les diplos me disent qu'il ne faut pas dire ça, que ça ne se fait pas, mais moi je le sens comme ça.'
Il y a de toute façon un coté "I talk plain talk", qui est ambigu: franchise ou gros bon sens?
mais il est un peu tot à ce stade pour dire quelle stratégie (de fond ou de comm) cela traduit de la part de NS.
Ecrit par : silas | vendredi, 08 juin 2007
savez vous si la video est disponible ? les premières minutes laissent penser que Sarkozy se lache car il a bu un peu trop avec Poutine...
http://www.dailymotion.com/video/x27pao_sarkozy-drunk
Ecrit par : mtdm | samedi, 09 juin 2007
Le président français a non seulement abusé de la vodka avec Poutine durant le G8. Mais il a aussi, et ça personne n'en a parlé, fait une très très grosse colère à propos d'une histoire confuse de blague de Toto et de jalousie.
C'est expliqué sur le blog www.thedino.org , c'est un billet daté du samedi 9 Juin
Bisous
Ecrit par : Ursulette | dimanche, 10 juin 2007
bien vu. levitte a du se montrer un peu lourd dans les notes pour le PR. il faudra faire plus léger la prochaine fois. l'impression générale est que NS surestime ses capacités à l'international, où la presse ne lui est pas forcément favorable. Il faut suivre attentivement ce qu'elle va dire de la performance de NS...
Ecrit par : aramis | lundi, 11 juin 2007
Ce qui m'éclate, c'est que tout le monde s'est foutu de la gueule de SR pour la question sur l'international, et qu'on voit Sarkozy dans son rôle, son propre rôle, pêté comme un coin !
il y a une vidéo où il retient un rototo : moi, je dis bravo l'image de la France à l'étranger !
http://fanette316.typepad.fr/absolute/2007/06/eltsine_number_.html
Ecrit par : Fanette | lundi, 11 juin 2007
Koz, vous dites "Il est certain que Sarkozy est roué. Il n'est pas devenu Président de la République, dans des circonstances qui auraient dû lui être défavorables, sans l'être."
Si vous faites référence à ses amitiés avec Jacques Chirac, je pense qu'on peut parler d'un environnement défavorable pour sa prise de pouvoir à l'UMP. Parce que pour ce qui est de son élection en tant que président, le contexte lui a été plus que favorable: gauche divisée, centre qui se "recentre" (si j'ose la blague) à gauche, et société qui de façon générale se "droitise".
Je n'ai pas la moindre idée du jeu qu'il mène quant à la diplomatie, mais je suis certaine qu'on a le droit d'exiger de notre président qu'il connaisse le nom d'Anna Politkovskaia, qu'il ait le regard vif en Conférence de Presse, et qu'il ne s'octroie pas des "petites libertés" comme il l'a fait. "si j'ai le droit de m'octroyer une part de liberté, une toute petite". Non, il n'a pas le droit. "L'Etat c'est moi", c'était sous Louis XIV. Aujourd'hui, s'il y a des institutions, des lois, c'est parce que l'on est (doit-on le rappeler?) en démocratie.
Ecrit par : Elo | mercredi, 13 juin 2007
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