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dimanche, 23 septembre 2007

victimes de l'anaphore (les discours béguaient)

1.) Jean Veronis poursuit son exploration passionnante des anaphores, c’est-à-dire la répétition des débuts de phrases dans des discours (cf. ce billet, et les liens vers 5 billets précedents, en attendant la suite!).

Il fait notamment l'hypothèse que dans les discours du candidat UMP devenu président, l'usage (parfois jusqu'à la corde) de l'anaphore trahit la plume d'Henri Guaino. C'est très convaincant, mais je le suis moins quand il évoquait l'hypothèse que Guaino puisse écrire aussi les discours de Fillon, au motif que celui-ci a recouru massivement aux anaphores dans ses discours de mai-juin 2007.  

La dernière déclaration du premier ministre est certes Guainoesque dans la forme mais pas dans le fond et c'est elle qui m'a donné l'idée de ce billet:

Je suis à la tête d'un Etat qui est en situation de faillite sur le plan financier,
je suis à la tête d'un Etat qui est depuis 15 ans en déficit chronique,
je suis à la tête d'un Etat qui n'a jamais voté un budget en équilibre depuis 25 ans. Ça ne peut pas durer.

 

(au delà de la figure de style, marteler 'je suis à la tête d'un Etat' relève-t-il de la méthode Coué pour le 'collaborateur' du président?)  

 

2.) Il est en effet difficile de lier systématiquement la pratique de l'anaphore à une parenté, stylistique ou de pensée.

La pratique est ancienne, et très appropriée à la rhétorique "victimaire":

Je pense bien-sûr à Mitterrand dans son célèbre discours de Cancun (prononcé à Mexico, le 20 octobre 1981):

A tous les combattants de la liberté, la France lance son message d'espoir. Elle adresse son salut aux femmes, aux hommes, aux enfants mêmes, oui, à ces "enfant héros" semblables à ceux qui dans cette ville, sauvèrent jadis l'honneur de votre patrie et qui tombent en ce moment-même de par le monde, pour un noble idéal.
- Salut aux humiliés, aux émigrés, aux exilés sur leur propre terre qui veulent vivre et vivre libres.
- Salut à celles et à ceux qu'on baillonne, qu'on persécute ou qu'on torture, qui veulent vivre et vivre libres.
- Salut aux séquestrés, aux disparus et aux assassinés qui voulaient seulement vivre et vivre libres.
- Salut aux prêtres brutalisés, aux syndicalistes emprisonnés, aux chômeurs qui vendent leur sang pour survivre, aux indiens pourchassés dans leur forêt, aux travailleurs sans droit, aux paysans sans terre, aux résistants sans arme qui veulent vivre et vivre libres.
- A tous, la France dit : Courage, la liberté vaincra. Et si elle le dit depuis la capitale du Mexique, c'est qu'ici ces mots possèdent tout leur sens.

 

Je pense bien-sûr à Malraux,  dans son célèbre discours pour le transfert des cendres de Jean Moulin (19 décembre 1964):

entre ici, Jean Moulin,
avec ton terrible cortège.
Avec ceux qui sont mort dans les caves, sans avoir parlé, comme toi ; et même, ce qui est peut-être plus atroce, en ayant parlé ;
avec tous les rayés et les tondus des camps de concentration, avec le dernier corps trébuchant des affreuses files de Nuits et brouillard enfin tombés sous les crosses ;
avec les huit milles françaises qui ne sont pas revenues des bagnes,
avec la dernière femme morte à Ravensbruck pour avoir donné asile à l'un des notres. 

 

Je pense bien-sûr à De Gaulle, à l’Hôtel de ville de Paris le 25 août 1944:

Paris! Paris outragée ! Paris brisée ! Paris martyrisée ! mais Paris libérée !

 

Et je pense bien-sûr à Ségolène Royal, dans son discours du Gymnase Japy de Paris du 13 novembre 2006  :

"Femmes voilées, femmes mutilées, femmes excisées, femmes violées, femmes infériorisées"

 

(comme pour Fillon, au delà de la rhétorique, on ne peut faire l'impasse sur la dimension personelle  de l'anaphore)

Pour cette dernière, on trouve d'ailleurs des commentateurs pour relever une filiation Gaullienne ET Mitterrandienne.

 

 3.) en réalité, et en conclusion, l'anaphore a sans doute été remise à la mode par la campagne présidentielle et par les discours rédigés par Guaino. J. Veronis a raison d'indiquer : "La pensée unique tant critiquée ferait-elle place à la parole unique ? En tout cas, en imposant ainsi son style au plus haut de l'État, Guaino a fait très phore !". Mais malheureusement, j'ai bien peur que l'influence de Guaino sur l'appareil d'Etat ne se borne pas à anaphoriser les discours des membres du gouvernement.

On aura sans doute dans les mois et les années qui viennent de plus en plus de discours, et même de déclarations spontannées, qui fileront l'anaphore, dans une "inspiration" Guainoesque.  Guaino lui-même s'inspirait (notamment) de Malraux et Bouchet-Petersen (la plume de Royal) avait certainement en tête le discours de Cancùn et celui de De Gaulle en écrivant le discours de Japy. 

Tous les rédacteurs de discours  ont accès à la bibliothèque des discours publics, voire au formidable outil "discours 2007" de Veronis. 

 

Madames et Messieurs les politiques, si vous voulez être originaux,

j'ai bien peur que les artifices de la forme ne suffisent plus,

j'ai bien peur que les braconnages de discours anciens ne passent plus, 

j'ai bien peur qu'il vous faille vous attaquer au fond.

Commentaires

Il me semble que le débat sur l'inspiration gaulienne, malrucienne (?) ou mitterandienne des plumes des personnalités politiques actuelles est un petit peu stérile. Pourquoi s'arrêter au discours du Panthéon? Et Joachim du Bellay et son "Heureux qui comme Ulysse"? "Plus que le marbre blanc me plaît l'ardoise fine. / Plus mon Loir gaulois que le Tibre latin, / Plus mon petit Liré que le mont Palatin / Et plus que l'air marin, la douceur angevine." . Et les béatitudes : "Heureux les pauvres..., heureux ceux qui ont faim et soif de justice..., heureux..."?
L'anaphore est aussi ancienne que la poésie, et peut-être que la parole (bon je m'emballe), et je trouve qu'il est un rien injuste de crier au braconnage de discours.
En revanche, je me range tout à fait à l'autre pan de vos conclusions: le recours croissant à ces figures de style - qui, par leur caractère rythmique, scandé, produisent l'incantation et créent l'exaltation à bon marché et avec une certaine économie de profondeur - traduit une tendance dangereuse à délaisser la rigueur du discours et la richesse du contenu au profit des séductions de l'apparence. Un défaut français?

Ecrit par : DenysM | dimanche, 23 septembre 2007

Tout à fait d'accord ! Y a comme une tentative d'hypnose à vouloir faire du discours politique une parole plus rythmée qu'harmonieuse et argumentée...

Un nouvel exemple (que je vous livre par gourmandise), signé François Fillon et prononcé hier à l'AN en réponse à une question orale de JM Ayrault :

"Qui osera dire à un salarié qui touche le SMIC, et travaillera quatre heures supplémentaires par semaine pour gagner 2 000 euros supplémentaires par an, que c’est injuste ?

Qui osera dire à un jeune couple, qui s’est endetté sur vingt ans pour acquérir son logement, qu’il est injuste qu’il bénéficie de 8 900 euros de crédit d’impôt ?"

Qui l'aurait dit?

Ecrit par : MehdiYR | mercredi, 03 octobre 2007

Je savais pas que les bérus étaient férus du style de Miterrand...
http://www.radioblogclub.com/open/77103/salut_a_toi/Berurier%20Noir%20-%20Salut%20A%20Toi

Ecrit par : carolus | mercredi, 17 octobre 2007

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