dimanche, 07 janvier 2007

Y-t-il un pilote dans la barque vide? (la bravitude et le concept)

une sortie comme celle-ci appelle les lazzis:
 
«Comme le disent les Chinois, qui n'est pas venu sur la grande muraille n'est pas un brave. Qui va sur la grande muraille conquiert la bravitude».
 
On ne voit guère l'intérêt de "conquérir" la bravoure (ce mot est en effet celui utilisé en français).
Et l'a contrario parait douteux: OK, seuls ceux qui sont allés sur la muraille sont braves, mais ceci implique-t-il qu'il suffit d'y aller pour devenir brave? 
Et Ségo se montre prudente sur le parallèle  avec Mitterand en visite sur la muraille quelques mois avant la présidence de 1981: «C'est un signe positif. On verra. Je ne sais pas si l'histoire se répète mais c'est un beau symbole».
 
 
Deux niveaux de lecture: l'effet Mme Ruiz et la politique de la barque vide.
 
 
1.) j'ai découvert l'effet Mme Ruiz chez Christophe Barbier.
La gardienne de Roselyne Bachelot - Madame Ruiz, je crois - aime parler politique avec l’ancienne ministre. "Vous avez vu la Royal, qui n’a pas serré la main de la Panafieu en Israël?", a-t-elle dit à sa locataire. "Ce n’est pas très élégant, non?", a interrogé Roselyne Bachelot. "Vous êtes tous les mêmes, vous les politiques, a répliqué la gardienne. Vous vous engueulez en public et vous vous tapez dans le dos quand vous êtes entre vous. Au moins, Madame Royal, quand elle déteste quelqu’un, elle le montre."

L’anecdote est éloquente : par ses comportements comme par ses propos, elle choque la partie "experte" de l’opinion (analystes, politiques, bobos, intellos, élites) mais plaît à la partie "instinctive" (ceux qu’elle appelle "les gens"). Les "sensibles" approuvent Ségolène, les "intelligibles" critiquent Royal. Dans la tête de chaque électeur, de chacun d'entre nous, il y a aussi cette frontière et ce partage entre le cœur et le cerveau.

 
2.) Dans "L'humeur, l'honneur, l'horreur" (Essais sur la Chine, p. 775), Simon Leys s'interroge en particulier sur le paradoxe de la personnalité de Zhou Enlai (ministre des affaires étrangères de Mao): "avec tous ses exceptionnels talents, il paraissait essentiellement creux".
 
Leys fait alors appel à cette parabole: 

Il y a quelques deux mille trois cents ans, Zhuang Zi, ayant à conseiller un souverain, lui fit observer que, lorsqu'une petite barque dérive sur le chemin d'un lourd bateau, l'équipage de celui-ci lancera immédiatement forces insultes à l'adresse de l'intrus; mais,s'il s'avère ensuite que la barque est vide, la colère des matelots tombera aussitôt, et, simplement, ils s'emploieront silencieusement à manoeuvrer pour éviter l'abordage. Et Zhuang Zi concluait que, pour un souverain qui doit naviguer sur les eaux turbulentes de la politique, l'essentiel serait d'apprendre tout d'abord à devenir une barque vide. 

 

 3.)  Dans notre affaire de bravitude, comme dans celle des voeux internet ou d'ailleurs du nucléaire iranien,  les deux niveaux de lecture se complètent:

- les "vrais gens" s'en foutent, et à la limite les cris d'orfraies bien-pensant et intellectualisant ne font que renforcer le sentiment que Ségo est plus sympa que les autres politiciens

- il n'y a pas de mal à laisser grogner les commentateurs comme les bateleurs du gros navire: à la fin ils se tairont.

 

Ségo: l'éloge du creux sincère ou la stratégie du vide ? 

vendredi, 22 décembre 2006

Clearstream: une pensée pour les victimes?

L'affaire Clearstream continue à m'interloquer, peut-être un tout petit peu moins qu'avant.

La dépêche de Reuters au sujet de "l'interrogatoire-marathon" de Villepin recèle 2-3 pépites.

1°) les victimes:

Exprimant ses "pensées particulières pour l'ensemble des victimes de ce dossier", [Villepin] a fait part de sa satisfaction aux journalistes après l'audition et s'est posé en victime.

Deux temps:

- application un peu rapide du bréviaire de la communication politique, qui consiste en l'espèce, dès qu'une affaire judiciaire est évoquée, à avoir une pensée particulière pour les victimes. Je dois vous dire que c'est le genre de truc que l'on apprend en communication à l'ENA, mais encore faut-il qu'il y ait des victimes à plaindre, non?

- pensées pour les victimes, donc... dont Villepin estime faire partie! En shorter: "Je voudrais exprimer une pensée particulière pour moi-même".

 

2°) les pompes:

Retirant sa veste une autre fois, il est allé jusqu'à se livrer devant les journalistes à des étirements et à des pompes, pour se décontracter, avant de lancer en retournant dans le bureau des juges : "Bon, je vais aller terminer mon affaire!". 

L'image me parait suffisament graphique pour se passer de commentaires (toutefois, si quelqu'un a un lien vers une photo...). Allez, si, un petit calembour, qui pose une vrai question: je me demande bien ce que faisaient les journalistes à coté de ses pompes.

 

3°) la vérité et la justice:

Les juges d'Huy et Pons doivent déterminer si Dominique de Villepin a eu ou non un rôle pénalement répréhensible. Un changement de statut vers celui de "témoin assisté" ou mis en examen n'est pas techniquement exclu d'ici la fin de l'enquête.

Loin de moi l'idée de préjuger ce qu'il peut en être.

Peut-être un léger doute sur l'opportunité de la débauche de moyens judiciaires consacrés à cette histoire, sans qu'il s'agisse pour moi d'en minimiser l'impact.

Mais je persiste à croire ce que l'action de nos responsables politiques ne peut pas être appréhendée et évaluée sous le seul prisme de la Loi.

Certains faits ne sont pas pénalement répréhensibles, ils ne devraient pourtant pas échapper à la moralité publique, et devraient conduire ceux qui s'y livrent à la démission. Dans cette perspective, les dysfonctionnements de l'Etat  qui ont été mis en lumière ne dépendent pas de leur qualification pénale.

En s'en remettant à la Loi, comme nous y invite le président de la République, nous empéchons notre démocratie de progresser.

mercredi, 13 décembre 2006

vous préférez un fonctionnaire lettré ou zélé?

Je parlais hier, passim, de ce qui faisait un honnête homme. On y revient à travers la question de la place de la "Princesse de Clèves" dans le bagage culturel des fonctionnaires.

Nicolas Sarkozy lors d'un discours du 23 février 2006 tenait les propos suivants : 

L’autre jour, je m’amusais, on s’amuse comme on peut, à regarder le programme du concours d’attaché d’administration. Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d’interroger les concurrents sur la Princesse de Clèves. Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de la Princesse de Clèves… Imaginez un peu le spectacle.

Nous, élus, savons que les concours sont devenus très difficiles pour un homme ou une femme de quarante ans, qui veut progresser, qui a une famille, qui élève ses enfants, qui a un boulot et qui, en plus, le soir venu et le week-end doit préparer un concours.

Nous ne sortons pas, en France, du système scolaire fondé sur le bachotage qui fait que l’on joue sa vie entre 18 et 22 ans, où, si l’on ne réussit pas les grands concours, on est bloqué dans sa promotion parce que l’on ne reconnaît que les grands concours et que l’on ne valorise pas l’expérience.
Cela je n’en veux plus, ce n’est pas la France généreuse à l’endroit de tout le monde.

Je demande également que le tiers des places dans la fonction publique soit valorisé par l’expérience et par le mérite pour un certain nombre de fonctionnaires qui ont travaillé toute leur vie et qui méritent de passer au grade supérieur sans qu’on leur impose l’humiliation de concours universitaires, qu’ils sont incapables s’assumer parce qu’ils se dévouent trop longtemps à leur travail.
Finalement, ceux qui réussissent sont ceux qui sont toujours en formation et jamais aux guichets de l’administration. Je souhaite que cela change aussi.

Je le dis d’ailleurs à la fonction publique, ce fameux statut… Silence ! nous parlons du statut de la fonction publique ! Vous avez prononcé le mot et déjà vous imaginez des millions de gens dans la rue.
Ceci est l’imagination d’une vieille France, de la France d’avant, moi je vous parle de la France d’après, celle qui comprendra que l’on ne peut pas rester immobile.

(...)

1°) Le premier pararagraphe cité commence à circuler sur le web, avec l'idée qu'on a là un témoignage du mépris de Sarkozy pour (au choix) les idées, Mme de Lafayette, les fonctionnaires, la littérature et/ou les guichetières.

C'est en gros l'analyse que fait ce même P. Assouline sur son blog.:

Est-il besoin de rappeler que La Princesse de Clèves, modèle d’intelligence et de finesse dans l’analyse, est la matrice de la littérature moderne ? A ce titre, ce livre fait partie du bagage culturel de tout honnête homme de notre temps, fut-il attaché d’administration, voire même,horresco referrens, guichetier ! Depuis, l’aparté public de M.Sarkozy a fait boule de neige, de chroniques en tribunes libres, jusqu’à rebondir dans un album de bande dessinée à lui consacré. Mais qu’est-ce qui lui a pris ? Les états-majors politiques se perdent en conjectures. Ce chef d’œuvre du XVIIème siècle est-il à l’origine de son redoublement au lycée Chaptal de Neuilly ? M.Sarkozy de Nagy-Bocsa a-t-il un compte personnel à régler avec Mme de Lafayette ?

(...) On se souvient que Mlle de Chartres, devenue la princesse de Clèves alors qu’elle en pinçait secrètement pour le duc de Nemours, avait peur de s’abandonner par peur d’être abandonnée. Serait-ce la clé cachée du mépris sarkozyste ? René Pommier, qui a enseigné la littérature du XVIIème pendant plus de vingt ans à la Sorbonne, la fréquente de longue date. Il a voué une partie de sa vie à fouiller cette “histoire d’une âme” à travers la passion d’une femme pour un homme (voir ses Etudes sur la princesse de Clèves, Eurédit). Quand je l’ai interrogé au sujet de l’étrange sortie du chef charismatique de l’UMP, il tombait des nues. C’est peu dire qu’il défend la présence de ce roman au programme de ce concours :   “Quand bien même il n’y en aurait qu’un sur vingt, ou même moins, des agents de l’Administration à avoir pris goût à La Princesse de Clèves, ce serait déjà une excellente chose ! »Il suggère même qu’on lui adjoigne du Bossuet en raison de la beauté de la langue. Pendant qu’il y est, il formule une contre-proposition : « Qu’on interdise à tous les admirateurs de Johnny Hallyday (Sarkozy, Chirac, Raffarin…) de postuler à de hautes fonctions publiques car nous sommes, semble-t-il, en droit d’attendre que ceux qui  nous gouvernent aient dans tous les domaines un minimum de culture ».

 

J'ajouterai, toujours au stade premier de l'analyse, que le concours d'attaché d'admnistration est un concours de catégorie A, c'est à dire d'encadrement. Les exigences sont donc assez différentes de celles qui prévalent pour une "guichetière", sans qu'il faille mettre dans cette appelation viellie le mépris que semble y mettre M. Sarkozy.

S'agissant de la possibilité de reserver des places dans des corps de l'Etat de catégorie supérieure à des agents méritants sans passer par un concours, M. Sarkozy devrait savoir que cela existe déjà: c'est le tour extérieur.

Je note aussi le glissement sémantique interessant que j'ai grassé dans la citation de M. Pommier: on passe du concours d'attaché à celui de guichetier pour arriver finalement à la question du niveau culturel de ceux qui nous gouvernent.

 

 2°) Ces petites précisions faites, on peut se poser la question de fond, au delà de la procovation.

Je suis sûr que certaines commentateurs (comme ceux de la France libre?)  pourront prendre la défense du ministre de l'intérieur, pour assumer la posture anti-intellectualiste et exprimer leur agacement envers ces fonctionnaires arrogants et inefficaces, plus occupés à lire (pire: à écrire!) des livres qu'à servir leur pays, payés grassement avec nos impots tandis que quelques entrepreneurs pragmatiques tiennent le pays à bout de bras, et je vous prie de croire que ces derniers, ils ont autre chose à faire que lire la Princesse de Clèves, avec les 35h et tout!

Sans allez dans ces extrêmes (je force le trait), le propos de Sarkozy touche juste quand il dit que l'on doit être capable de recruter sur des critères plus efficaces, et pas seulement entre 18 et 22 ans. (c'est la raison pour laquelle je n'ai pas tronqué son discours après le premier paragraphe).

 

3°) Qu'il s'agisse d'occuper des fonctions managériales, d'études ou d'accueil des usagers, il n'est pas déraisonnable de penser que maitriser "la Princesse de Clèves" n'est pas un critère de sélection idéal.

Mais s'agit-il vraiment de selectionner celui qui connait le mieux "la princesse de Clèves"?

C'est là je crois que N. Sarkozy se fourvoit.

L'idée est de vérifier la capacité de réflexion d'un candidat, son attitude face à une situation inédite, pas de vérifier s'il a lu un bouquin chiant (au moins si l'on en croit le ministre d'Etat). Et le principe du concours, c'est d'avoir un programme, qui permet un minimum de cantonner le champ de la discussion. On sait que lorsqu'un tel cantonnement n'existe pas, l'epreuve de conversation peut facilement tourner à l'epreuve de reconnaissance sociale, ce qui va à l'encontre de l'objectif du concours.

Voyez la recommandation du président du jury du concours de "Conseiller des affaires étrangères Orient" (un concours de diplomate difficile et prestigieux, du niveau de l'ENA) (brochure p. 57):

Les membres du jury s’abstiennent de poser des questions trop personnelles, et ne manient les “colles” - questions précises portant sur un point très particulier - qu’à bon escient, pour tester les réactions du candidat. Celui-ci doit reconnaître de bonne grâce son ignorance quand c’est le cas : il ne lui en sera pas tenu rigueur (au membre du jury qui a posé la “colle” de ne pas insister, voire de donner lui-même la réponse avant d’enchaîner).

 

 4°) les concours doivent au maximum permettre de déceler et de selectionner les candidats en fonction de leur aptitude à remplir les fonctions auxquelles ils postulent. Je reconnais volontiers que la Princesse de Clèves n'est pas l'outil universel pour y parvenir.  Je suis le premier à préconiser le recours à des outils différents, même si leur modernité enlève un peu de vernis à la majesté du concours à la française.  

J'ai parlé par exemple du système e-tray mis en place en Grande-Bretagne dans le cadre du programme fast-stream. Il vise à mesurer les capacités de compréhension, de hierarchisation des taches, de bon sens, etc .. par la gestion sur ordinateur d'un dossier, en répondant à des emails. Un truc vraiment interessant, lisez mon billet à ce sujet.

Evidemment, proposer ce type de réponse est moins susceptible de faire gagner des voix que d'alimenter la rancoeur de ceux qui ont raté un concours ou qui ont une dent contre l'administration en tapant sur la Princesse de Clèves... Je précise qu'au cas d'espèce, je n'ai ni lu ni prévu de lire la Princesse de Clèves (sauf commentaires convaincants sur ce dernier point, mais je n'ai pas prévu de passer des concours).

 

mardi, 05 décembre 2006

Un huron peut-il sauver le Parlement?

1.) je suis convaincu que l'amélioration de nos institutions viendra de la qualité (détermination, intégrité, sens de l'intérêt général) des gens que nous désignerons et pas de la qualité des institutions que nous pourrions mettre en place. (je sais, c'est pas très VIème République tout çà..)

2.) En prenant le débat de la poule et de l'oeuf comme je le fais, surgit immédiatement la question: dans le jeu politique actuel, les électeurs peuvent-ils vraiment désigner des représentants qui n'usent pas, à des degrés diverses, de coups bas, d'assauts de démagogie, etc.?

Comme disait Woody Allen, "il y a deux types de personnes dans le monde: les gentils et les méchants. Les gentils dorment mieux la nuit, mais les méchants semblent plus profiter de leurs heures éveillées. ". Je suis tenté d'ajouter: les gentils sont plus qualifiés pour nous représenter, mais les méchants ont plus de chance d'être élus...

3.) De temps en temps surgissent de nouveaux personnages dans la vie publique, qui souhaitent incarner le renouveau. Laurent Wauquiez est de ceux-là, auréolé de son statut (précaire) de plus jeune député. On peut lire son portrait, assez complaisant dans le Monde ou un peu plus nuancé chez Koz. Paxatagore l'a lu aussi ce week-end. Tout le monde attend quelqu'un de bien. Notamment lorsqu'il est porteur d'un "discours générationnel"?

medium_huron.jpg Je n'ai pas retrouvé dans ce livre le coté "cash" qu'il y avait par exemple dans "le rendez-vous des politiques" du 18 mai 2006 (transcription partielle ici). Dans cette emission, je garde le souvenir qu'il considérait que le premier ministre, dans la tourmente Clearstream aurait dû démissionner. Avant d'ajouter: « je ne suis pas assez prudent avec vous, je devrais manier plus la langue de bois ». On ne retrouve pas ce type de propos dans son livre, qui note, plus Candide que huron, que cette affaire aura le mérite d'être un scandale non-lié à la corruption! 

Il arrive en particulier de façon magistrale à mettre de coté son cursus de bête à concours (normalien, major de l'ENA) pour se donner une image de terrain parfois proche de la farce. Comme lorsque sur le marché du Puy en Velay, sa connaissance de l'arabe lui permet de négocier avec le vendeur arabophone le retrait de livres pronnant la haine de l'Occident... (je vous rappelle que le monsieur est député.).

Par bien des aspects, cette lecture m'a rappelé celle de (bons) rapports de stage de l'ENA.

Pour être juste, on trouve dans le livre de bons moments sincères (même si à me relire, la sincérité que je prône semble être proportionnée au caractère vachard contre son propre camp du propos...), comme cette description de la réaction tardive des députés à la découverte de la directive Bolkestein: un groupe de travail de députés français et allemands est constitué à la hate. Les députés allemands arrivent au palais Bourbon avec un ordre du jour structuré et un programme de travail. Les députés français sont là (sont-ils là?)les mains dans les poches: ils voulaient seulement avoiir leur effet d'annonce. "Heureusement", L. Wauquiez accompagnera quelques valeureux députés français dans un effort plus discret (mais plus efficace) de coopération franco-allemande pour vider Bolkestein de son venin. Nous n'en saurons pas plus.

Faut-il croire aux hommes providentiels? En tous cas le huron en question ne m'a pas encore convaincu qu'il pouvait l'être... Mais peut-on transformer le système sans y entrer? Et peut-on y entrer sans s'y conformer?

 

lundi, 27 novembre 2006

comment boudez-vous l'euro?

1.) le chiffre du jour selon Libération: 75%. Citation intégrale:

Près de cinq ans après l'introduction de l'euro, les trois quarts de la population allemande continuent de compter en Deutsche Marks. C'est que leur ancienne monnaie nationale leur rappelle les années de forte croissance. Mais cette fidélité à leur monnaie est aussi dûe à l'impopularité de l'euro, accusé d'être responsable d'avoir fait grimper les prix.
On retient de cet entrefilet que deux bonnes raisons valent mieux qu'une: le DM est un symbole de croissance et l'euro un symbole d'inflation...
Mais quand on sait que, à la louche, 1 euro = 2 DM, on comprend que les Allemands ne soient pas tenté de changer de façon de compter, voire même qu'ils ne se sont pas rendu compte qu'ils comptaient differemment...
2.) tapez sur l'euro, il en restera toujours quelque chose.
je retombe sur ce que j'écrivais avant l'été:

The Observer croit avoir un scoop: Sarkozy, lors de son médiatisé déplacement en Grande-Bretagne, aurait secrètement rencontré Tony Blair, pour lui demander des conseils pour la campagne présidentielle de 2007 en France. C'est Gérard Longuet qui le confirme au journal. Autre scoop: ses rencontres secrètes agacerait J. Chirac (tiens donc), qui aurait demandé à Blair de cesser ces messes basses.

L'aspect le plus amusant de l'article: Blair lui aurait dit Nous ne sommes pas dans la zone euro, et nous avons plus de croissance et moins de chomage que vous. Coment voulez-vous que mes electeurs partagent la vision française de l'Europe?".

Longuet commente: "Nicolas a été soufflé par l'argument". Ce serait la base du "discours d'Agen".

J'avoue être étonné par cet étonnement.  Critiquer la BCE, et notamment son but unique de maitrise de l'inflation me parait un "safe bet" pour séduire les électeurs. Je suis surpris que S. Royal ne l'ait pas évoqué dans sa récente interview dans le Monde. 

 

3.) depuis ce billet, S. Royal a suivi mon conseil:

Le seul instrument de coordination des politiques économiques est actuellement le pacte de stabilité et de croissance. On en connaît les lourdeurs, on sait aussi que, parfois, les grands pays n’hésitent pas à s’en affranchir, ce qui suscite l’irritation des petits Etats. Tout ceci n’est pas sain. Il n’est pas sain non plus que la Banque centrale ait pour seul objectif la maîtrise de l’inflation et non la croissance.

Il faut retrouver le sens des choix politiques pour piloter l’économie européenne. Je propose de lancer un débat sur la réforme du pacte de stabilité et de croissance pour instaurer un pilotage par l’Eurogroupe. Ce qui permettrait d’adapter la contrainte budgétaire à l’objectif de création d’activités et d’emplois.

 

4.) Le président Chirac aussi (dans une récente conférence de presse en Espagne), à qui pourtant je ne me serais pas permis de donner de conseils:

QUESTION - Monsieur le Président, une question à propos de l'Euro. Il est vrai que lorsque l'Euro est fort cela a des inconvénients, mais il est également vrai que quand il baisse il y a d'autres inconvénients. Que pensez-vous des déclarations de votre Premier Ministre attaquant la Banque Centrale Européenne ?

LE PRÉSIDENT - Nous avons tous le plus grand respect pour l'institution que représente la Banque Centrale Européenne. Il est tout de même légitime que l'on puisse apporter un jugement sur son fonctionnement, ou les options qu'elle peut prendre, et qui ont des conséquences extrêmement sérieuses sur la vie de nos compatriotes. Les critiques qui ont été faites, il faut le reconnaître, à la Banque Centrale Européenne, n'ont pas été seulement des critiques françaises, elles se sont développées dans l'ensemble de l'Europe, et notamment chez tous les titulaires de l'Euro. Je suis très respectueux de l'indépendance de la Banque, mais je souhaite, tout de même, que tout le monde puisse s'exprimer sur la façon dont la politique monétaire européenne est conduite, c'est tout.

 

5.) Ne vous y trompez pas: le véritable débat économique sur les objectifs de la BCE me parait tout à fait légitime.

Simplement, j'ai impression qu'au fur et à mesure que l'on se rapproche des échéances électorales, le débat sur cette question va surtout avoir pour fonction d'externaliser la contrainte, c'est à dire de permettre l'affirmation  que l'amélioration de la situation économique ne dépend pas tant de nous, Français, que du changement de la politique monétaire européenne.  Et surtout, si le problème est bien dans les statuts de la BCE, j'aimerai qu'au delà du constat, on ébauche des moyens réalistes pour modifier le statu quo: quels Etats-membres sont favorables à une évolution, qui y est défavorable? Pourquoi? 

Pour solutionner les problèmes: desserrons la contrainte!


dimanche, 26 novembre 2006

fonction publique et politique: vous n'avez pas un problème plus important? (4)

En définitive, la proposition de l'UMP que j'ai relayée ici qui obligerait les fonctionnaires candidats à un mandat politique à démissionner de la fonction publique permet de se poser beaucoup de bonnes questions, mais ne répond à aucun besoin.

voici un billet de synthèse pour emballer le poisson, sauf commentaires me conduisant à approfondir le débat. 

1.1) en interdisant le cumul de la qualité d'élu et de fonctionnaire, on ramènera par  définition le nombre d'élus fonctionnaires à zéro...

1.2) pourquoi une telle attention sur les énarques, qui transparait dans les débats de BFM que j'évoquais ici? sans doute parce que plusieurs ont fait une longue carrière politique et sont donc emblématiques d'un trop-plein de fonctionnaires en politique. Mais pour de tels personnages, la mesure proposée par l'UMP me parait sans effet: ils trouveront toujours à se recaser, au Parlement européen, au Sénat, ou comme conseiller spécial de je ne sais qui.

Une raison de cette fixation peut certainement être analysée sous l'angle passionnant du statut-maître, concept sociologique développé par Everett Hughes auquel le billet de François m'a initié. "Schématiquement, chez une personne, certains attributs sociaux comme le fait d’être noir ou d’être une femme seront prédominants (master status), au détriment des attributs auxiliaires (auxiliary statuses) de la personne."

1.3) A cet égard, la proposition (qui émane je crois de Guy Carcassonne) de nommer dans des grands corps de l'Etat les parlementaires rejetés par le suffrage universel me parait très déplacée. Ce serait un peu un système à l'américaine inversée: là-bas on élit les juges et les sheriffs, ici, on nommerait ceux que le peuple a rejeté... 

Au delà de l'inquiétante inemployabilité de personnes qui ont exercé de sérieuses responsabilités, une solution à ce problème pourrait être une sorte d'assurance chômage élargie pour les anciens élus.

 

2.) Mais les débats radiophoniques que j'ai mentionné révèlent si besoin en était, que les attentes en terme de représentativité sociologique des élus ne portent pas réellement sur le clivage fonctionnaire - pas fonctionnaire.

2.1) en effet dans la catégorie "non-fonctionnaire" on trouve les professions libérales (médecins et avocats notamment), les patrons, les salariés et ...les chômeurs. Ces deux dernières catégories sont très sous-représentés, tant au niveau national que local.

2.2) de la même façon, ce pose la question de la représentation des femmes, et des Français "issus de l'immigration".

2.3) enfin, vous trouverez des observateurs pour vous dire qu'il n'y a pas assez de communistes, de trotskistes, d'écologistes, de centristes, de frontistes, de souverainistes, etc... au sein de la représentation nationale. Ici encore, cet état de fait est assez indifférent au critère de l'appartenance à la fonction publique.

 

3.1) Pour toutes ces catégories de la population sous-représentées (à l'exception des petits partis politiques, pour lesquels l'introduction de la proportionnelle permettrait un plus grand accès au Parlement), on ne peut pas simplement décréter qu'ils doivent avoir plus de place dans nos enceintes délibératives. La difficulté à recruter des femmes, malgré l'instauration de la parité est révélatrice de cela.

3.2) une solution rigolote mais absurde serait, pour le Parlement de s'inspirer du système de collèges, qui existe par exemple au conseil économique et social: collège des chômeurs, collège des descendants d'immigrés, collège des syndicalistes, collège des artisans, des ouvriers... Ce système en plus d'être multi-culturel devrait bien-sur être multi-matriciel, pour s'assurer que les femmes mères célibataires travaillant en tant que salarié dans la plomberie soient bien représentées.

Ce type de propos et la proposition de l'UMP nous montre, encore une fois si c'était nécessaire, que, plus profondément,  nous vivons une véritable crise de la représentation, dont le corolaire est l'aspiration de plus en plus marquée à la démocratie directe.

3.3) une solution plus intéressante que de décréter la diversité est l'approche de l'outreach, dont je subodorais l'existence, mais que l'emission "le bien commun" de ce matin m'a permis de mieux appréhender. Le thème de l'émission: La question de la représentativité sociale de l’administration (mp3). Tiens, tiens...

L'idée d'outreach est la suivante:  dans un système où,  par exemple, les hommes blancs de 50 ans issus des catégories sociales favorisés  sont sur-représentés, il ne suffit pas de dire: "les femmes, les jeunes, les noirs, les chômeurs, les handicapés sont bienvenus". Il faut aller les chercher. Il faut s'interroger sur les causes de non-implication. Et en politique, la réponse est évidente: ce n'est pas la peur de ne pas retrouver un boulot en cas de défaite. Le problème est bien en amont: pour faire de la politique, il faut avoir accès à un parti, il faut passer du temps dans les réunions, sur les marchés, etc... Beaucoup de gens n'ont pas le temps pour ce genre d'activité, qui sont aujourd'hui un des principaux modes de recrutement et d"émergence de talents politiques.... (accessoirement, c'est la même raison qui explique certaines caractéristiques sociologiques de la blogosphère..). 

 


mardi, 21 novembre 2006

Les fonctionnaires, rentiers du parlement ? (3)

Décidemment, c'est le sujet du moment, pour de bonnes et de mauvaises raisons, comme j'ai tenté de l'expliquer hier. En ce moment sur BFM (la radio), 2 débats sur la place des fonctionnaires au Parlement et sur la situation en Grande-Bretagne. J'ai écouté le début, qui semble amorcer un débat de qualité. J'en reparle très bientot j'espère.

Un point qui me frappe: on pleure toujours les pauvres salariés du privé qui n'ont pas la chance de pouvoir retrouver le boulot qu'ils ont quittés 10 ans auparavant pour faire de la politique.
N'est-ce pas  symptomatique de l'immobilisme de la société française? Un individu doté d'une expérience de 10 ans des affaires publiques ne devrait-il pas voir son employabilité considérablement accrue, et par là-même avoir de multiples opportunités d'emploi, au delà de la perspective de retrouver son ancien emploi? C'est sans doute, assez profondément, ce qui différencie la France et la GB... 

10h-11h: Que proposent la gauche et la droite pour défonctionnariser le Parlement ?
- Jeannette Bougrab, Secrétaire nationale de l’UMP en charge des Nouvelles adhésions
- François Brottes, Député PS de l’Isère, Membre de la Commission des affaires économiques
- Nicolas Perruchot, Député UDF du Loir-et-Cher, Maire de Blois.

11h-12h : Comment fait le Royaume-Uni pour avoir un Parlement à l’image de la population ?
- Jeannette Bougrab, Secrétaire nationale de l’UMP en charge des nouvelles adhésions
- Bariza Khiari, Sénatrice PS d’Ile-de-France
- Stuart Bell, Député britannique du Parti travailliste.

lundi, 20 novembre 2006

les énarques (encore) rentiers de la politique? (2)

Deux billets lus la semaine passée reviennent sur la proposition du programme législatif de l'UMP pour 2007 (au passage, c'est plutot intelligent pour un parti politique de proposer un programme législatif plutôt que présidentiel), à partir d'un article publié dans le Figaro.

La proposition, issue du 3ème engagement du programme législatif de l'UMP dit ceci:
  
"Pour éviter une surreprésentation des fonctionnaires dans les instances politiques, ceux-ci devront démissionner de leurs fonctions lorsqu’ils choisissent d’exercer des responsabilités politiques, selon des modalités variables en fonction du degré de responsabilité de la personne (démission plus rapide s’il s’agit de hauts responsables), comme cela se passe en Grande-Bretagne par exemple."
 
Ce problème de surreprésentation est connu, qui est lié en particulier à la "sécurité de l'emploi" dont bénéficient les fonctionnaires: ils peuvent se risquer pendant 10 ans à faire de la politique, puis, désavoués par le suffrage universel, revenir dans administration d'origine comme si de rien n'était. Des salariés du privé, des chefs d'entreprise n'ont pas ce filet de sécurité.
 
 
1°) la comparaison avec la Grande-Bretagne n'est pas raison. En effet, alors qu'en France la fonction publique est régie par un système de carrière, c'est le système de l'emploi qui existe au Royaume-Uni.
Là-bas, on n'entre pas dans un corps qui donne droit à un poste, mais on est recruté pour un emploi déterminé, sans aucun droit d'avancement.
Il est donc logique de prévoir que l'on doit démissionner de son poste si l'on entre au Parlement: on ne peut occuper un emploi à temps plein dans l'administration et une fonction parlementaire en même temps. Mais quitter son poste en GB n'équivaut pas à renoncer à sa carrière, puisqu'il n'y a pas droit à la carrière! Un tel système n'est pas si défavorable pour l'élu ex-fonctionnaire: qui dit absence de droit à la carrière dit logiquement absence de principe du concours pour le recrutement des agents publics. Ainsi, un élu qui perd sa circonscription et qui cherche à obtenir un poste dans l'administration ne se verra pas opposé le fait qu'il n'appartient pas à tel ou tel corps qui a vocation à occuper le poste convoité. On peut lire régulièrement dans la presse britannique des annonces de poste (ambassadeur, sous-directeur, etc...) qui ne pourraient pas  être pourvus aussi librement en France.
 
On a donc deux systèmes très différents (dont on peut discuter les mérites respectifs) mais tirer la conclusion que l'on peut transposer le système anglais d'incompatibilité entre mandat et fonction publique est aller un peu vite en besogne.
Un bémol toutefois: il semble qu'en GB, la démission de l'emploi public soit exigée dès la candidature à une élection et non seulement à compter de l'élection. C'est une exigence dont j'ai du mal à déterminer avec certitude les finalités.
 
 
2°) Notons que la proposition de l'UMP distingue entre les niveaux de responsabilité (la demission est plus rapide si l'on est parlementaire que conseiller municipal) et non entre fonctionnaire "de base" et "haut-fonctionnaire".
De façon à mon avis révélatrice, tant les billets d'Authueil et de What's next que l'article du Figaro embraillent sur le grave problème des énarques en politique. 
 
2-0°) De façon préliminaire, signalons une évidence: si des fonctionnaires souhaitent exercer des mandats publics, c'est sans doute par une soif irrépressible de pouvoir. C'est peut-être aussi, parfois, parce que leur conception de l'interêt général les a conduit à vouloir devenir serviteurs de l'Etat, avant de constater que leur capacité d'action serait plus importante en recevant l'onction du suffrage universel et les pouvoirs qui y sont afférant. Et tant qu'il n'y a pas surreprésentation, il ne me parait pas absurde que quelques personnes connaissant le fonctionnement de l'administration puissent en assurer la gestion.
 
2-1°) Le problème de la représentation des énarques au Parlement semble en réalité assez anecdotique, par rapport à celui de la représentation des enseignants et des professions médicales.
L'argument développé par what's next est le suivant: "les haut fonctionnaires ont tendance à favoriser des solutions impliquant l'Etat".
Est-ce à dire que c'est parce qu'il y a beaucoup de médecins au Parlement que l'on arrive pas à réformer le système de santé, et qu'il en va de même pour l'éducation nationale et la sur-représentation des enseignants?
Il me semble que l'on prend le problème à l'envers: c'est un fait que nos concitoyens, à la différences d'autres nations, ont un gout prononcé pour l'action de l'Etat plutot que le recours à l'initiative privée. Et il y a sans doute un travail pédagogique à faire pour qu'il en aille (un peu au moins) autrement. Mais je crois que nos élus reflètent (peut-être veulement) les attentes de leurs électeurs et pas le contraire.
 
2-2°)De même s'agissant spécifiquement de nos énarques offerts à la vindicte populaire, l'argument du filet de sécurité me parait assez faible.
Tout simplement parce qu'il n'y a guère d'avantages pour un homme politique, après 20 ans de carrière politique, à retrouver son corps d'origine.
 
L'exception tient essentiellement à la possibilité de devenir chef de ce corps, lorsqu'il est prestigieux: être premier président de la Cour des comptes, çà vaut bien un mandat de ministre, et l'on comprend que tant P. Joxe que P. Séguin aient accepté de retrouver la maison de la rue Cambon après les vicissitudes de la vie publique.
En réalité, pour les énarques (et autres "hauts-fonctionnaires"), il est souvent plus interessant de trouver une position dans le privé que de revenir dans son corps d'origine. Regardez S. Royal, qui est issu du corps des magistrats des tribunaux administratifs. Quand elle a commencé sa carrière politique dans les années 80, son plan B n'était pas de retrouver le contentieux fiscal ou de l'urbanisme dans un TA. Son réflexe a été de passer le certificat d'aptitude à la profession d'avocat, afin d'avoir la liberté qu'offre une profession libérale...
D'autres personnalités trouvent leur place dans des cabinets de conseil, etc...
 
2-3°) en stigmatisant les énarques sur ce point, on passe donc à coté de vrais questions:
- statut des élus (il ne faut pas punir les énarques, mais inciter d'autres catégories de la population à tenter leur chance en politique)
- cumul des mandats, dans le temps et l'espace
- modalité de recrutement dans la fonction publique, et notamment pour les postes d'encadrement
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