lundi, 28 janvier 2008
le guainoisme par l'exemple
Le grand jury d'Henri Guaino sur RTL dimanche soir pourrait presque être repris ligne à ligne. C'est du Guaino, on ne s'ennuie pas.
Une petite sortie m'a fait réagir plus particulièrement, lors de la séquence consacrée à l'avenir de France Télévisions (écoutable ici - MP3). L'extrait qui m'interesse est la fin de cette séquence.
On demande à Guaino si le fait que le président de Francetelevisions n'ait pas été informé du projet présidentiel de suppression de la pub sur les chaines publiques avant la conférence de presse de l'Elysée n'était pas un désaveux de P. de Carolis.
Il répond en substance que ce n'est pas un désaveux, puisqu'il s'agit d'un président d'entreprise publique, et qu'après tout, si on le garde, c'est qu'on le veux bien. Donc pas de désaveux. Sauf que. Sauf que c'est le CSA, autorité indépendante qui est chargée de désigner le président de Francetelevisions, pas le président de la République! Guaino se reprend bien vite, il a bien vu sa bourde.
Je ne sais pas dans quelle mesure il faut y voir, de la part du conseiller du président, un mépris pour une autorité independante comme le Conseil supérieur de l'audiovisuel, ou la preuve que cette indépendance est prise pour quantité négligeable. Ne faisons pas de procés d'intention (pour une fois!). En revanche, j'y vois la limite des techniques rhétoriques que prisent Guaino et Sarko (voir une analyse ici en anglais des figures rhétoriques les plus fréquentes), en l'espèce le raisonnement par l'absurde. "Je ne le vire pas, donc c'est que tout va bien.". Ici l'effet tombe à plat: en fait je ne peux pas le virer. La question revient à son point de départ.
Dans ce genre de réponse par l'exagération absurde, j'attends avec impatience la réponse de Sarkozy à la question qu'on lui posera bien un jour de l'excès de références aux bienfaits de la religion dans des discours recents. La réponse dont je rêve serait celle du "silence by rhetorical question": "alors vous trouvez que je dis trop de bien de la religion? Vous voudriez quoi? Que je crache sur les crucifix et que je viole des religieuses? C'est ça votre conception de la laïcité?".
Bon, sinon, pour mémoire, pendant la campagne présidentielle (je veux dire celle AVANT qu'il ne soit élu), N. Sarkozy s'est plutot prononcé (le propos n'est pas lumineux) pour l'augmentation de la publicité à la télé, en particulier lors du discours sur la culture du show-case du 4 avril 2007 :
"C'est un fait, l'audiovisuel public est actuellement sous financé. Nous devrons trouver des solutions, sans tabous, car un financement convenable est indispensable si nous voulons mettre la barre de la création et de l'imagination audiovisuelles à la hauteur qui devrait être les leurs. (...)
Il existe un débat sur le financement, y compris entre nous. [c'est qui nous?]
Il y a les partisans de l'augmentation de la redevance. Je sais que c'est une des moins chères d'Europe, mais, dans mon programme, je ne tends pas vers une augmentation des impôts, théoriquement. Et il y a l'accès aux ressources publicitaires.
À partir du moment où cet accès existe, arrêtons l'hypocrisie. Soit on interdit l'accès aux ressources publicitaires et dans ce cas il y a une vraie spécificité. Soit on l'autorise et on laisse les chaînes publiques se battre à armes égales pour avoir de vrais financements.
Mais faire la moitié de l'un et la moitié de l'autre revient à avoir tous les inconvénients sans aucun avantage.
Je ne sais pas si j'ai été assez clair, mais dans mon esprit, ça l'est. Il faut le permettre. (...) Cela vaut peut-être la peine de se poser la question de l'accès du service public à la ressource publicitaire."
22:45 Publié dans politique , Politiques publiques | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : guaino, grand jury RTL, carolis, francetelevisions, publicité à la télé
dimanche, 23 septembre 2007
victimes de l'anaphore (les discours béguaient)
1.) Jean Veronis poursuit son exploration passionnante des anaphores, c’est-à-dire la répétition des débuts de phrases dans des discours (cf. ce billet, et les liens vers 5 billets précedents, en attendant la suite!).
Il fait notamment l'hypothèse que dans les discours du candidat UMP devenu président, l'usage (parfois jusqu'à la corde) de l'anaphore trahit la plume d'Henri Guaino. C'est très convaincant, mais je le suis moins quand il évoquait l'hypothèse que Guaino puisse écrire aussi les discours de Fillon, au motif que celui-ci a recouru massivement aux anaphores dans ses discours de mai-juin 2007.
La dernière déclaration du premier ministre est certes Guainoesque dans la forme mais pas dans le fond et c'est elle qui m'a donné l'idée de ce billet:
Je suis à la tête d'un Etat qui est en situation de faillite sur le plan financier,
je suis à la tête d'un Etat qui est depuis 15 ans en déficit chronique,
je suis à la tête d'un Etat qui n'a jamais voté un budget en équilibre depuis 25 ans. Ça ne peut pas durer.
(au delà de la figure de style, marteler 'je suis à la tête d'un Etat' relève-t-il de la méthode Coué pour le 'collaborateur' du président?)
2.) Il est en effet difficile de lier systématiquement la pratique de l'anaphore à une parenté, stylistique ou de pensée.
La pratique est ancienne, et très appropriée à la rhétorique "victimaire":
Je pense bien-sûr à Mitterrand dans son célèbre discours de Cancun (prononcé à Mexico, le 20 octobre 1981):
A tous les combattants de la liberté, la France lance son message d'espoir. Elle adresse son salut aux femmes, aux hommes, aux enfants mêmes, oui, à ces "enfant héros" semblables à ceux qui dans cette ville, sauvèrent jadis l'honneur de votre patrie et qui tombent en ce moment-même de par le monde, pour un noble idéal.
- Salut aux humiliés, aux émigrés, aux exilés sur leur propre terre qui veulent vivre et vivre libres.
- Salut à celles et à ceux qu'on baillonne, qu'on persécute ou qu'on torture, qui veulent vivre et vivre libres.
- Salut aux séquestrés, aux disparus et aux assassinés qui voulaient seulement vivre et vivre libres.
- Salut aux prêtres brutalisés, aux syndicalistes emprisonnés, aux chômeurs qui vendent leur sang pour survivre, aux indiens pourchassés dans leur forêt, aux travailleurs sans droit, aux paysans sans terre, aux résistants sans arme qui veulent vivre et vivre libres.
- A tous, la France dit : Courage, la liberté vaincra. Et si elle le dit depuis la capitale du Mexique, c'est qu'ici ces mots possèdent tout leur sens.
Je pense bien-sûr à Malraux, dans son célèbre discours pour le transfert des cendres de Jean Moulin (19 décembre 1964):
entre ici, Jean Moulin,
avec ton terrible cortège.
Avec ceux qui sont mort dans les caves, sans avoir parlé, comme toi ; et même, ce qui est peut-être plus atroce, en ayant parlé ;
avec tous les rayés et les tondus des camps de concentration, avec le dernier corps trébuchant des affreuses files de Nuits et brouillard enfin tombés sous les crosses ;
avec les huit milles françaises qui ne sont pas revenues des bagnes,
avec la dernière femme morte à Ravensbruck pour avoir donné asile à l'un des notres.
Je pense bien-sûr à De Gaulle, à l’Hôtel de ville de Paris le 25 août 1944:
Paris! Paris outragée ! Paris brisée ! Paris martyrisée ! mais Paris libérée !
Et je pense bien-sûr à Ségolène Royal, dans son discours du Gymnase Japy de Paris du 13 novembre 2006 :
"Femmes voilées, femmes mutilées, femmes excisées, femmes violées, femmes infériorisées"
(comme pour Fillon, au delà de la rhétorique, on ne peut faire l'impasse sur la dimension personelle de l'anaphore)
Pour cette dernière, on trouve d'ailleurs des commentateurs pour relever une filiation Gaullienne ET Mitterrandienne.
3.) en réalité, et en conclusion, l'anaphore a sans doute été remise à la mode par la campagne présidentielle et par les discours rédigés par Guaino. J. Veronis a raison d'indiquer : "La pensée unique tant critiquée ferait-elle place à la parole unique ? En tout cas, en imposant ainsi son style au plus haut de l'État, Guaino a fait très phore !". Mais malheureusement, j'ai bien peur que l'influence de Guaino sur l'appareil d'Etat ne se borne pas à anaphoriser les discours des membres du gouvernement.
On aura sans doute dans les mois et les années qui viennent de plus en plus de discours, et même de déclarations spontannées, qui fileront l'anaphore, dans une "inspiration" Guainoesque. Guaino lui-même s'inspirait (notamment) de Malraux et Bouchet-Petersen (la plume de Royal) avait certainement en tête le discours de Cancùn et celui de De Gaulle en écrivant le discours de Japy.
Tous les rédacteurs de discours ont accès à la bibliothèque des discours publics, voire au formidable outil "discours 2007" de Veronis.
Madames et Messieurs les politiques, si vous voulez être originaux,
j'ai bien peur que les artifices de la forme ne suffisent plus,
j'ai bien peur que les braconnages de discours anciens ne passent plus,
j'ai bien peur qu'il vous faille vous attaquer au fond.
10:05 Publié dans pendant ce temps | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : anaphore, guaino, discours
mercredi, 25 juillet 2007
Raconter des histoires crédibles
1.) Je reste scotché par cette vision de la politique d'Henri Guaino, proche conseiller de N. Sarkozy:
"La politique, c’est écrire une histoire partagée par ceux qui la font et ceux à qui elle est destinée. On ne transforme pas un pays sans être capable d’écrire et de raconter une histoire."
Scotché, parce que cette dimension de la politique, comme storytelling, comme business du narrative, est une conception de la politique qui me passionne, comme j'essaie de le montrer avec certains de mes billets les moins orthodoxes ("The best undercover identity is oneself with the volume turned up and restraint unplugged."). Je ne m'attendais simplement pas à ce que cette vision de la politique soit explicitée avec autant de candeur.
J'ai envie de rapprocher cette idée de cette phrase borgésienne de P. Auster: "Les histoires n'arrivent qu'à ceux qui savent les raconter". Elle illustre bien le volontarisme sarkozyen: "si d'autres y avaient de bonnes idées, z'avaient qu'à y aller!".
Je la rapproche encore de cette formule de Chesterton (tirée semble-t-il du bien nommé "club des métiers bizarres"):
"La vérité doit forcément être plus étrange que la fiction car la fiction n'est qu'une création de l'esprit humain et, par conséquent, est à sa mesure."
Toute la difficulté surgit évidemment lorsqu'on s'inscrit dans un projet Guainoien: si la réalité doit prendre la forme de la fiction, ceci requiert-il d'être plus crédible que d'habitude? Ou simplement ceci dispense-t-il de reflechir et permet de simplifier à l'excès la politique?
2.) Le JT de France 2 comparait recemment N. Sarkozy à Jack Bauer.
2.1) Il y a en effet du Jack Bauer chez Sarkozy.
Il y a ce refus de respecter les règles lorsqu'elles sont absurdes et contre productives. Quand Jack Bauer a besoin de sortir un tournevis pour désamorcer une bombe nucléaire, il y a toujours un bureaucrate pour lui opposer l'absence de contreseing du bordereau d'utilisation Et que fait Bauer: il va à l'encontre du protocole (buvez un verre - règle 10).
De la même façon, Sarkozy nous dit: quel sens y a-t-il à me dire que c'était Kouchner et pas Cécilia qui aurait dû y aller? Aucun. Le plus important, c'est le résultat. Et il a raison: la diplomatie doit être souple et ne pas toujours passer par les voies officielles. On connait l'action de médiation de la communauté religieuse Sant'Egidio. Le fameux Joerg Haider, toujours gouverneur de Carinthie, a failli jouer le role de Cécilia, si l'on en croit la lettre du fils de Kadhafi qu'il a fait diffuser il y a 15 jours (la 2ème partie de la dépêche est en anglais)...
Je note aussi que Jack et Nico ont la même manie d'utiliser des membres de leur famille (respectivement fille et femme) dans le cadre profesionnel.
2.2) Certains reprochent à la série 24 d'être trop simpliste.
Je trouve quand même que comparé à N. Sarkozy, l'exposé des dilemmes auxquels est confronté Bauer est plutot subtil: Chez Bauer, il y a toujours à mettre en balance le résultat et les moyens d'y parvenir, une interrogation sur les limites (morales, matérielles) de l'action.
Il n'en va pas ainsi chez Sarkozy: toute question sur le coût, les contreparties à la libération des infirmières est indécente. Seul le résultat compte. A n'importe quel prix.
Prochaine mission: libérer la prix nobel de la paix de Birmanie Aung San Suu Kyi. Si la junte birmane accepte de la laisser partir, on reconnait que ce régime militaire est légitime?
22:40 Publié dans miroir des médias , politique , Politiques publiques | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : sarkozy, infirmières bulgares, jack bauer, 24, Guaino, Aung San Suu Kyi



