mardi, 29 août 2006
le chèque transport: web 2.0 ou ticket de rationnement?
Je ne comprends pas l'accueil plutôt favorable réservé à ce nouveau machin, qui consisterait à faire financer une partie des tickets de bus ou des pleins d'essence des salariés. Je ne reviens pas sur l'ineptie économique de la mesure, voyez à ce sujet le billet d'E. Izraelewicz.
Ma critique principale de ce ticket-transport est de trois ordres:
1°) un produit rétrograde
Avec un chèque transport, vous êtes obligé de passer au comptoir de la station-service ou au guichet de la compagnie de transport pour payer votre bien.En résumé, grâce à ce bon d'essence, on a tous les désavantages du chèque classique plus quelques autres.
Un exemple qui confine à l'absurde:
Je suis titulaire d'un pass navigo. Non seulement celui-ci est permanent et me permet, grâce à une puce RFID, de franchir les barrières de la RATP plus rapidement, mais il m'évite aussi, chaque début de mois de faire la queue comme des centaines de milliers de Franciliens pour me procurer une carte orange mensuelle: j'ai un système de prélèvement automatique.
Résidant en Ile-de-France, mon employeur est tenu de me rembourser la moitié du prix de mon abonnement (je paye l'autre moitié). Si le chèque transport s'appliquait en Ile de france (j'y reviendrai plus loin) voici en gros comment les choses se passeraient:
- de temps à autre j'irais au service de la comptabilité/ RH retirer mes chèques transports;
- avec ces chèques j'irais à la RATP payer mon abonnement, aussi souvent que nécessaire.
- Je ne pourrais même pas encaisser ses chèques, puisqu'ils sont destinés à acheter des titres de transport ou de l'essence. (mais même cette compensation, si elle était possible, serait plus complexe que le système actuel)
Le chèque-transport prend pour modèle le ticket restaurant, qui a été créé en 1967, soit quarante ans l'an prochain. Je ne fais pas cette comparaison par jeunisme, mais parce que le monde à bien changé depuis l'époque des Beatles:
- il est possible de faire des virements bancaires automatisés;
- on peut payer par carte bancaire ou par porte-monnaie électronique, et réduire son temps d'attente en station service ou lors de l'achat d'un billet.
- il est même possible de faire des transferts d'argent par SMS.
Tout cela pour le plus grand confort des usagers.
Comment peut-on passer à coté de ce type d'opportunité de moderniser nos moyens de paiement ? On sait que le chèque bancaire est une anomalie française, et que le porte-monnaie électronique a du mal à percer, si j'ose dire. On est dans l'archaïsme total à l'heure de la dématérialisation.
2°) un avantage qui existe déjà et qui pourrait être étendu de façon moins bureaucratique
- comme je l'ai dis plus haut, en Ile de France, l'employeur est tenu de rembourser la moitié du coût de l'abonnement aux transports en commun. Cette part est exonérée de toute cotisation patronale. L'autre moitié est payée par le salarié (ce qui évite un effet d'aubaine: je vais au travail en voiture, mais j'ai le métro gratuit). Pourquoi ne pas généraliser ce système?
- partout en France, il est déjà possible pour l'employeur de rembourser une partie des frais liées à l'utilisation de sa voiture par un salarié pour se rendre sur son lieu de travail.Illui également possible en bénéficiant d'éxonérations de rembourser les frais de transport en commun. La seule différence avec l'Ile-de-France est le caractère facultatif de ce remboursement
3°) un coût incertain pour les finances publiques, mais des couts de gestion nécessairement élevés.
Prévu sur une base volontaire pour les entreprises, il est difficile d'évaluer le coût pour l'Etat de ce dispositif. Notons que dans beaucoup de zones disposant d'un réseau de transport en commun, l'utilisation par les salariés de ce réseau est faible (de l'ordre de 15%).
Je n'ai pas bien compris si il est bien prévu que l'Etat paiera la moitié des frais et l'entreprise l'autre moitié.
Un coût caché dont on ne parle jamais est lié aux éxonérations fiscales et sociales qui s'attachent à ce type de dispositif: si la part employeur du ticket restaurant était assujettie à des cotisations comme les autres élements du salaire, on peut estimer que 900 millions d'euros supplémentaires entreraient chaque année dans les caisses de la sécu... (en faisant abstraction bien sûr de l'effet désincitatif pour les entreprises de cette mesure)
Ce qui est certain, c'est que les coûts de fonctionnement seront élevés par rapport à un simple abondement sur la fiche de paie:
- coût de fabrication (la tentation de falsifier un morceau de papier que l'on peut échanger contre de l'essence est grande)
- coûts de gestion: rémunérations des entreprises privées chargées de gérer ces titres; coût de trésorerie pour les stations services et autre ainsi que risque de défaut de paiemen...
Il me parait donc urgent de crier stop chaque fois que l'on nous propose un nouveau chèque, comme le chèque transport ou le chèque-crèche, ou le chèque je ne sais quoi.
Le seul chèque intelligent qui ait été créér est le chèque emploi service. Pas parce que c'est un chèque, mais parce qu'il permet à un employeur non professionnel (les ménages) qui n'a pas vocation à avoir un service de paie capable d'assurer des déclarations à l'URSSAF ou à l'inspection du travail de payer régulièrement un employé à domicile. Notons d'ailleurs que ce système permet d'utiliser les ressources d'internet en télé-déclarant des heures travaillées.
Rien de tel avec le chèque transport, qui nous renvoie quarante ans en arrière...
23:00 Publié dans Politiques publiques | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : cheque transport, RATP, navigo, sms, ticket restaurant, finances publiques
jeudi, 06 juillet 2006
Que faire de nos énarques? (1)
Le récent jeu de chaises musicales entre EADS, la SNCF et la RATP suscite de nouveaux commentaires sur la place des énarques dans notre société. En effet, tant M. Gallois chez EADS, Mme Idrac à la SNCF que M. Mongin à la RATP sont issus de l'ENA.
Je relève 2 billets en particuliers, interessants parce que nuancés: celui de Cacambo, qui note la compétence pour son poste de M. Gallois et reste dubitatif s'agissant des deux autres nominations; Celui de Charles Bremner (en anglais), qui se montre didactique sur la French elite public administration school, et relève, avec une volonté de nuance encore une fois à saluer, que les énarques ont des qualités: la rigueur, la vision, le sens stratégique (on peut toujours en discuter). Il relève aussi leurs travers: leur aversion au risque, alors que la prise de risque est une qualité fondamentale des entrepreneurs. Il dénonce enfin l'aspect "club anglais" (c'est comme çà que je traduis 'cosy club') de l'institution, qui donne l'impression que 100 personnes sorties chaque année de l'ENA controle tout le pays.
A mon avis, la grille de lecture ne doit pas être de savoir si, malgrè son passage par l'ENA, un tel a les qualités pour diriger une entreprise. "Il n'est de richesse que d'hommes" aurait écrit il y a plus de 400 ans Jean Bodin. S'agissant de quelqu'un qui a 50 ans, on peut en effet espérer que sa "richesse humaine" dépasse le diplome qu'il a obtenu 25 ans auparavant. Ceci est vrai de toute formation: l'idée que JP Raffarin était destiné à être un premier ministre d'exception parce qu'il a fait l'ESCP (sup de co Paris) est presque aussi absurde que celle qu'il serai un excellent premier ministre parce qu'il n'est pas énarque! Et c'est un travers français que de s'en tenir ainsi à la formation initiale pour évaluer la candidature à un poste.
S'il faut vraiment s'interesser aux capacités "managériales" des énarques, deux situations sont à distinguer:
- certains énarques ont des ambitions, et des responsabilités, d'ordre politique. Pour être bons, ils doivent avoir les qualités que l'on attend de tout homme politique. Ceci passe notamment par une qualité d'écoute des électeurs, de l'opinion publique, de sa majorité parlementaire lorsque l'on est premier ministre... A cette aune, D. de Villepin n'est pas un mauvais premier ministre parce qu'il est énarque, mais parce qu'il n'a pas ces qualités. Et c'est un travers de notre système qu'une personne dépourvue de ces qualités puisse être nommée à Matignon. Etre énarque n'est ni nécessaire ni suffisant pour faire un excellent premier ministre.
- d'autres énarques vont dans le privé, ou à la tête de grandes institutions publiques ou para-publiques. On parle de pantouflage. Les qualités pour ces fonctions sont différentes, et peuvent varier d'une institution à l'autre. Elles ne sont pas incompatibles avec un passage par l'ENA. (Ce peut même être un atout, s'agissant de la SNCF ou de la RATP, étant donné le travail constant en relation avec les collectivités locales concernées, les question de financement public, d'ordre public, de services publics, de relation avec des agents et des syndicats de fonctionnaires ou de quasi-fonctionnaires....)
Tout ce ci ne se mesure pas à la brillance d'un CV, surtout si on le limite à la formation initiale. Certains grands chefs d'entreprise et dirigeants n'ont pas le bac, certains polytechniciens, HEC et énarques n'ont pas les qualités humaines pour diriger une entreprise. Certains hommes n'auront jamais ces qualités, d'autres les acquerront avec la maturité, ou en tirant les leçons de l'expérience.
Dans toute les hypothèses: jugeons l'homme (la femme), ses qualités propres, son parcours, pas son diplome initial et ce qu'il était à 25 ans (sauf s'il en a 26...).
Une critique peut-être plus fondée de la place des énarques dans la société est celle qui tient aux trop grandes responsabilités qui peuvent leur être confiées, trop jeunes. Le nouveau directeur de cabinet du premier ministre, Bruno Le Maire, a 38 ans. Sorti de l'ENA à 29 ans, il a rejoint le quai d'Orsay, où il était, comme rédacteur, spécialiste des questions de stratégie et de prolifération. Il a suivi Villepin, notamment pour écrire ses discours, dans ses postes successifs au quai d'Orsay, à l'Intérieur et à Matignon. Selon la formule curieuse du Monde il est dans le trio qu'il formait avec Mongin et Villepin, "la jambe gauche".
Le poste de directeur de cabinet du premier ministre est titanesque (voir "Matignon, Rive gauche" d'O. Schrameck). Sans connaitre M. Le Maire, je m'interroge sur son expérience pour accéder à ce poste. Il faut certes que de jeunes esprits brillants s'expriment et donnent du souffle aux politiques publiques. Un homme politique est au demeurant légitime à s'entourer de personnes de confiance (plus légitime en tout cas quand il les nomme dans son cabinet qu'à l'extérieur). Mais à ce poste?
Dans un second billet, je reviendrai sur les conditions de pantouflage: les excès des "recasages confraternels" (qui sont anciens) ne cachent-ils pas le vrai enjeu des passerelle entre le public et le privé, tout en le décrédibilisant?
13:55 Publié dans Politiques publiques | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : ENA, pantouflage, RATP, Mongin, Le Maire, Gallois, Idrac



