vendredi, 14 mars 2008
une nouvelle figure de style administratif: l'anaphore
L'anaphore, c'est cette figure de style consistant à commencer chaque phrase par les mêmes termes, dont J. Véronis a montré la résurgence pendant la campagne présidentielle. J'ai écrit que l'on trouve depuis longtemps des discours recourant à cette figure de réthorique. Mais son utilisation dans une circulaire du Premier ministre me semble plus novatrice... et inquiétante.
"Faire en sorte que la loi s'applique rapidement, efficacement et de façon conforme à son esprit est un impératif démocratique. Chaque disposition législative qui demeure inappliquée est une marque d'irrespect envers la représentation nationale et de négligence vis-à-vis de nos concitoyens.
Faire en sorte que la période qui sépare la publication de la loi de l'intervention des mesures réglementaires d'application soit la plus brève possible est facteur de sécurité juridique. Dans l'attente de la parution des textes réglementaires, déterminer quel est le droit applicable ne va pas sans incertitude, parce qu'il peut être délicat de faire le départ entre les dispositions de la loi nouvelle qui sont suffisamment précises pour être immédiatement applicables et celles qui ne pourront recevoir application qu'après l'intervention des mesures réglementaires qui leur sont nécessaires.
Faire en sorte que soient rapidement prises les mesures réglementaires nécessaires à l'application de la loi est une condition de la crédibilité politique des réformes engagées par le Gouvernement. Le vote de la loi n'est pas l'achèvement de la réforme. Pour traduire la réforme dans les faits, il faut investir dans sa présentation, sa mise en œuvre, son suivi et son évaluation. Il faut, déjà, veiller à prendre rapidement les décrets d'application des lois."
C'est l'extrait le plus frappant de la circulaire du 29 février 2008 du premier ministre, publiée au JO du 7 mars.
Sur le fond, rien de nouveau. Regardez la circulaire Raffarin de 2003, qui indiquait déjà l'exigence de prendre les textes règlementaires dans les 6 mois suivant la publication de la loi. L'idée de réunions interministérielles pour définir les responsables et le calendrier d'adoption de ces textes date d'une du 23 novembre 1984. Voyez aussi dans le même genre le point 7 de la circulaire Juppé de janvier 1997.
Sur la forme, ce qui frappe, par exemple en comparant avec le style bien techno des 2 circulaires que je lie, c'est le ton de discours de campagne de la circulaire Fillon, avec toutes les approximations conceptuelles qu'il permet. Et des répétitions un peu lourdes dans le même paragraphe : " Faire en sorte que soient rapidement prises les mesures réglementaires nécessaires à l'application de la loi (...) Il faut, déjà, veiller à prendre rapidement les décrets d'application des lois"
Franchement, surtout quand on répète des solutions qui ne marchent pas depuis 20 ans, ne faudrait-il pas s'interroger sur les causes?
La circulaire parle d'irrespect envers la représentation nationale.
Tout n'est-il en effet pas là?
Irrespect vis à vis du Parlement en lui faisant voter systématiquement selon la procédure d'urgence des lois mal pensées et peu discutées, qui nécessitent avant même leur entrée en vigueur le vote de nouvelles lois? C'est souvent au stade des décrets d'application que de grands principes un peu fumeux doivent recevoir une traduction juridique concrète. Si le principe n'a pas été réfléchi, parce que les réformes sont cosmétiques, d'affichage ou simplement trop partielles et sans cohérence avec d'autres pans du droit, comment voulez-vous en assurer l'application sérieuse.
Le stade règlementaire peut certes être l'occasion pour l'administration de freiner une réforme politique qu'elle n'a pu prévenir au stade législatif. Une telle attitude n'est pas légitime.
Mais je suis persuadé que le plus souvent, le frein est technique. C'est bien, comme l'indique la circulaire, une question de crédibilité des réformes engagées par le gouvernement. Toutefois, c'est un manque de crédibilité juridique des lois, plutot que de crédibilité poltique du gouvernement, que traduit le retard dans la prise des décrets d'application.
08:45 Publié dans droit public , Politiques publiques | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : anaphore, circulaire, application des lois
dimanche, 23 septembre 2007
victimes de l'anaphore (les discours béguaient)
1.) Jean Veronis poursuit son exploration passionnante des anaphores, c’est-à-dire la répétition des débuts de phrases dans des discours (cf. ce billet, et les liens vers 5 billets précedents, en attendant la suite!).
Il fait notamment l'hypothèse que dans les discours du candidat UMP devenu président, l'usage (parfois jusqu'à la corde) de l'anaphore trahit la plume d'Henri Guaino. C'est très convaincant, mais je le suis moins quand il évoquait l'hypothèse que Guaino puisse écrire aussi les discours de Fillon, au motif que celui-ci a recouru massivement aux anaphores dans ses discours de mai-juin 2007.
La dernière déclaration du premier ministre est certes Guainoesque dans la forme mais pas dans le fond et c'est elle qui m'a donné l'idée de ce billet:
Je suis à la tête d'un Etat qui est en situation de faillite sur le plan financier,
je suis à la tête d'un Etat qui est depuis 15 ans en déficit chronique,
je suis à la tête d'un Etat qui n'a jamais voté un budget en équilibre depuis 25 ans. Ça ne peut pas durer.
(au delà de la figure de style, marteler 'je suis à la tête d'un Etat' relève-t-il de la méthode Coué pour le 'collaborateur' du président?)
2.) Il est en effet difficile de lier systématiquement la pratique de l'anaphore à une parenté, stylistique ou de pensée.
La pratique est ancienne, et très appropriée à la rhétorique "victimaire":
Je pense bien-sûr à Mitterrand dans son célèbre discours de Cancun (prononcé à Mexico, le 20 octobre 1981):
A tous les combattants de la liberté, la France lance son message d'espoir. Elle adresse son salut aux femmes, aux hommes, aux enfants mêmes, oui, à ces "enfant héros" semblables à ceux qui dans cette ville, sauvèrent jadis l'honneur de votre patrie et qui tombent en ce moment-même de par le monde, pour un noble idéal.
- Salut aux humiliés, aux émigrés, aux exilés sur leur propre terre qui veulent vivre et vivre libres.
- Salut à celles et à ceux qu'on baillonne, qu'on persécute ou qu'on torture, qui veulent vivre et vivre libres.
- Salut aux séquestrés, aux disparus et aux assassinés qui voulaient seulement vivre et vivre libres.
- Salut aux prêtres brutalisés, aux syndicalistes emprisonnés, aux chômeurs qui vendent leur sang pour survivre, aux indiens pourchassés dans leur forêt, aux travailleurs sans droit, aux paysans sans terre, aux résistants sans arme qui veulent vivre et vivre libres.
- A tous, la France dit : Courage, la liberté vaincra. Et si elle le dit depuis la capitale du Mexique, c'est qu'ici ces mots possèdent tout leur sens.
Je pense bien-sûr à Malraux, dans son célèbre discours pour le transfert des cendres de Jean Moulin (19 décembre 1964):
entre ici, Jean Moulin,
avec ton terrible cortège.
Avec ceux qui sont mort dans les caves, sans avoir parlé, comme toi ; et même, ce qui est peut-être plus atroce, en ayant parlé ;
avec tous les rayés et les tondus des camps de concentration, avec le dernier corps trébuchant des affreuses files de Nuits et brouillard enfin tombés sous les crosses ;
avec les huit milles françaises qui ne sont pas revenues des bagnes,
avec la dernière femme morte à Ravensbruck pour avoir donné asile à l'un des notres.
Je pense bien-sûr à De Gaulle, à l’Hôtel de ville de Paris le 25 août 1944:
Paris! Paris outragée ! Paris brisée ! Paris martyrisée ! mais Paris libérée !
Et je pense bien-sûr à Ségolène Royal, dans son discours du Gymnase Japy de Paris du 13 novembre 2006 :
"Femmes voilées, femmes mutilées, femmes excisées, femmes violées, femmes infériorisées"
(comme pour Fillon, au delà de la rhétorique, on ne peut faire l'impasse sur la dimension personelle de l'anaphore)
Pour cette dernière, on trouve d'ailleurs des commentateurs pour relever une filiation Gaullienne ET Mitterrandienne.
3.) en réalité, et en conclusion, l'anaphore a sans doute été remise à la mode par la campagne présidentielle et par les discours rédigés par Guaino. J. Veronis a raison d'indiquer : "La pensée unique tant critiquée ferait-elle place à la parole unique ? En tout cas, en imposant ainsi son style au plus haut de l'État, Guaino a fait très phore !". Mais malheureusement, j'ai bien peur que l'influence de Guaino sur l'appareil d'Etat ne se borne pas à anaphoriser les discours des membres du gouvernement.
On aura sans doute dans les mois et les années qui viennent de plus en plus de discours, et même de déclarations spontannées, qui fileront l'anaphore, dans une "inspiration" Guainoesque. Guaino lui-même s'inspirait (notamment) de Malraux et Bouchet-Petersen (la plume de Royal) avait certainement en tête le discours de Cancùn et celui de De Gaulle en écrivant le discours de Japy.
Tous les rédacteurs de discours ont accès à la bibliothèque des discours publics, voire au formidable outil "discours 2007" de Veronis.
Madames et Messieurs les politiques, si vous voulez être originaux,
j'ai bien peur que les artifices de la forme ne suffisent plus,
j'ai bien peur que les braconnages de discours anciens ne passent plus,
j'ai bien peur qu'il vous faille vous attaquer au fond.
10:05 Publié dans pendant ce temps | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : anaphore, guaino, discours



