mardi, 16 janvier 2007

Ségo : la barque est pleine ? (2)

Schopenhauer dans "l'art d'avoir toujours raison" expose 38 stratagèmes pour arriver à l'objectif éponyme. Le premier est l'extension.

"Etendre l'affirmation de l'adversaire au delà de sa limite naturelle, l'interpréter dans un sens aussi général que possible; la prendre au sens le plus vaste qu'il se peut et l'exagère; et restreindre au contraire la sienne jusqu'à un sens aussi limité que possible (..);  car plus  une affirmation est généralisée  et plus nombreuses sont les attaques  auxquelles elle s'expose." 

 

Ce billet va clore une mini-série en exposant quelques techniques de rhétorique utilisées en politique (et leurs effets), en prenant comme exemple cette désormais fameuse sortie  sur la justice chinoise par Ségolène Royal, décrite dans le Figaro et reprise par Koz et Eolas:

«J’ai rencontré un avocat qui me disait que les tribunaux chinois sont plus rapides qu’en France. Vous voyez : avant de donner des leçons aux autres pays, regardons toujours les éléments de comparaison »

 

Si l'on part du principe que S. Royal est bête et ignorante,  il n'y a guère d'effort à faire pour considérer que cette remarque témoigne d'une bêtise et d'une ignorance sans bornes.

Et les ténors de la droite sont unanimes pour condamner cette sotte formule:

- P. Clément : "Je crains qu'elle ne connaisse pas encore tout à fait le problème de la justice chinoise". Le garde des sceaux a observé qu'il y avait "encore un peu de travail" pour que la Chine respecte les principes de l'état de droit.

- P. Lellouche : la Chine "n'a rien d'un Etat de droit" et que "la justice qui s'y pratique est la justice expéditive et partiale d'un régime autoritaire dirigé par un parti unique". Pierre Lellouche a encore noté qu'Amnesty International estimait à 10.000 par an le nombre des exécutions capitales en Chine, soit 80% du total mondial et "trois fois la population de Melle", commune des Deux-Sèvres où est domiciliée électoralement la candidate socialiste.

- P. Houillon: La justice chinoise "est une justice soumise où les avocats ne sont pas aussi libres qu'en France, les droits de la défense ne sont pas exercés";

- F. Bayrou s'est déclaré "choqué" par les déclarations de la candidate socialiste, qui révèlent selon lui sa "fascination" pour la Chine. "La justice chinoise jette en prison ses dissidents", a-t-il rappelé lors d'une visite sur le port de Saint-Guénolé.

 

Ces différentes sorties peuvent s'analyser à 2 niveaux:

1°) ces personnalités éminentes font du Schopenhauer;
2°) ces mêmes personnalités nous prennent, en même temps que Ségolène Royal, pour des imbéciles.

1°) premier niveau:  A la Schopenhauer.

Chacun des propos relatés s'emploie à mettre en oeuvre le stratagème de Schopenhauer cité en exergue: le propos de Mme Royal est élargie pour en faire une assertion du genre: "le système judiciaire chinois est à tous égards supérieur au système français".

Une telle assertion  ne peut qu'être dénoncée, en remarquant, au choix, que la Chine ne respecte pas l'Etat de droit, que la peine capitale y est pratiquée allègrement, qu'il n'y fait pas bon y être avocat ou dissident.

Toutes choses qui sont vraies.

Mais une telle attaque est facilement réfutable par les ségolénistes (sauf si J. Lang s'y met, dans ce cas je ne donne pas cher de la peau de Ségo).

a) Schopenhauer donne l'antidote à son stratagème: "la parade consiste à préciser clairement le punctus [ le point débattu] ou le status controversae [ la manière dont se présente la controverse]."

ici la défense ressemblerait à cela: Ségolène a simplement voulu insister sur la question des délais de jugement, qui sont trop longs en France. Cela ne veut évidemment pas dire qu'il faille tout sacrifier sur l'autel de la célérité, ni encore moins que le système chinois est en tout supérieur au système français.

 

b) notons que même sans Schopenhauer, on peut s'en tirer avec Wikipédia.

 Pour cela il suffit de trouver la bonne catégorie de raisonnement fallacieux

En l'espèce il ne s'agit du Texas sharpshooter,  mais du faux dilemme.

"Le faux dilemme, appelé aussi exclusion du tiers, fausse dichotomie ou énumération incomplète, est un raisonnement fallacieux consistant à présenter deux conclusions à un problème donné, comme si elles étaient les deux seules options à ce problème."

 Dans notre cas, les sages opposants de Ségolène essaient de nous faire croire que son propos doit nous conduire à choisir entre les 2 systèmes, en jetant le bébé avec l'eau du bain, comme s'il n'y avait pas d'option intermédiaire. Bien évidemment, j'attends ensuite de savoir comment l'on peut avoir une justice rapide sans être expéditive...

 

2°) deuxième niveau: prenez-moi pour un imbécile avec votre duplicité.

Honnêtement, en relisant les propos des "ténors" de la droite précités, avez-vous l'impression de lire une réflexion très poussée? ne reste-t-on pas dans un propos assez convenu? 

Vous ne le saviez pas que la Chine avait des problèmes avec les droits de l'Homme? avec ses dissidents? avec le Tibet? avec la peine capitale?

Vous croyez sincèrement  que Ségolène Royal n'a pour sa part aucune idée de ces difficultés? 

Ressentir le besoin de préciser ces choses me parait signifier que l'on prend ses auditeurs pour des abrutis. Vous pensez ce que vous voulez de Ségo, mais vous me parlez sur un autre ton.

 

La virulence de la critique soudain adressée à la Chine par des représentants de la majorité parlementaire me parait au demeurant hors de proportion, et faites confiance à Mme Ruiz pour s'en rendre compte. 

La Chine, à la suite de cette déclaration de S. Royal, est tout à coup présentée comme un  Etat aussi peu fréquentable que  l'Iran d'Ahmadinejad.

C'est un point de vue qui peut être soutenu.

Et pourtant, remarquera Mme Ruiz, ce pays horrible fait l'objet de toutes les sollicitations de nos gouvernants, avec plusieurs visites d'Etat réciproques organisées par M. Chirac, avec l'organisation récente d'une importante année de la Chine en France, etc...

Absence totale d'adéquation entre ce que l'on dit et ce que l'on fait.

Peut-être que S. Royal est bête (pour ma part, plus ça va plus j'ai l'impression qu'elle manie un désarçonnant second degré).

Mais personne ne gagne de point en assenant des vérités hypocrites.    


Principe n°2 : il y a souvent quelque jouissance à se voir qualifié de pédant par un cuistre (Genette) 

 

lundi, 15 janvier 2007

Ségo en Chine: la barque vide ou la barque est pleine?

medium_tintin.2.jpgLe voyage en Chine de Ségolène Royal me parait attirer des commentaires railleurs mais contre-productifs, comme je cherchais à l'analyser dans un billet précédent.
 
C'est que j'appelais la stratégie de la barque vide. Pour beaucoup de commentateurs, la barque est aujourd'hui pleine, pleine des gaffes et de l'ineptie des propos de la candidate socialiste. 
C'est leur droit de le penser, mais je crois qu'ils se trompent lourdement.
 
Ce billet est le premier d'une mini-série pour tenter de donner quelques éléments de réflexion sur le traitement de la forme.
On parlera ici rapidement de la couleur du deuil en Chine, le prochain billet s'attaquant au gros morceau du système juridictionnel chinois.
 

 
1.) il y a tout d'abord les gaffes qui n'en sont pas. J'ai lu et entendu dans de nombreux médias que S. Royal avait commis la gaffe suprême en s'habillant en blanc pour son voyage en Chine. Horreur, le blanc est la couleur du deuil dans ce pays! 
 
Seul hic : il n'y a que des Français, blogueurs ou députés UMP (ce sigle n'étant pas en facteur commun) pour s'en émouvoir. Visiblement, les Chinois eux-mêmes, remplis de le tradition mais ne se départissant pas de leur sagesse, ne se sont pas vexés de cet imper (ou impair, ici les deux sont acceptables). 
 
medium_wen.jpgCertains codes vestimentaires choquent la population locale, d'autres pas. Et c'est plutôt un signe d'ignorance que d'accorder à un symbole plus d'importance qu'il n'en a vraiment pour ceux qu'il concerne.  

 

Regardez (photo de droite) cette andouille de Wen Jia Bao (premier ministre chinois) et cette dinde de présidente philippine, qui se rendent au sommet de l'Asie orientale habillés en blanc. Quelle faute de goût...

 
Imaginez le Pierre Lellouche chinois commenter la visite de Hu Jin Tao en Europe en expliquant qu'il manque de jugeotte et de de savoir faire international, pour avoir porté un costume noir, couleur du deuil en Occident...

 

Principe n°1: "ne faites pas aux autres se que vous voudriez qu'ils vous fassent, ils n'ont peut-être pas les mêmes goûts que vous" (G.B. Shaw)

 


dimanche, 07 janvier 2007

Y-t-il un pilote dans la barque vide? (la bravitude et le concept)

une sortie comme celle-ci appelle les lazzis:
 
«Comme le disent les Chinois, qui n'est pas venu sur la grande muraille n'est pas un brave. Qui va sur la grande muraille conquiert la bravitude».
 
On ne voit guère l'intérêt de "conquérir" la bravoure (ce mot est en effet celui utilisé en français).
Et l'a contrario parait douteux: OK, seuls ceux qui sont allés sur la muraille sont braves, mais ceci implique-t-il qu'il suffit d'y aller pour devenir brave? 
Et Ségo se montre prudente sur le parallèle  avec Mitterand en visite sur la muraille quelques mois avant la présidence de 1981: «C'est un signe positif. On verra. Je ne sais pas si l'histoire se répète mais c'est un beau symbole».
 
 
Deux niveaux de lecture: l'effet Mme Ruiz et la politique de la barque vide.
 
 
1.) j'ai découvert l'effet Mme Ruiz chez Christophe Barbier.
La gardienne de Roselyne Bachelot - Madame Ruiz, je crois - aime parler politique avec l’ancienne ministre. "Vous avez vu la Royal, qui n’a pas serré la main de la Panafieu en Israël?", a-t-elle dit à sa locataire. "Ce n’est pas très élégant, non?", a interrogé Roselyne Bachelot. "Vous êtes tous les mêmes, vous les politiques, a répliqué la gardienne. Vous vous engueulez en public et vous vous tapez dans le dos quand vous êtes entre vous. Au moins, Madame Royal, quand elle déteste quelqu’un, elle le montre."

L’anecdote est éloquente : par ses comportements comme par ses propos, elle choque la partie "experte" de l’opinion (analystes, politiques, bobos, intellos, élites) mais plaît à la partie "instinctive" (ceux qu’elle appelle "les gens"). Les "sensibles" approuvent Ségolène, les "intelligibles" critiquent Royal. Dans la tête de chaque électeur, de chacun d'entre nous, il y a aussi cette frontière et ce partage entre le cœur et le cerveau.

 
2.) Dans "L'humeur, l'honneur, l'horreur" (Essais sur la Chine, p. 775), Simon Leys s'interroge en particulier sur le paradoxe de la personnalité de Zhou Enlai (ministre des affaires étrangères de Mao): "avec tous ses exceptionnels talents, il paraissait essentiellement creux".
 
Leys fait alors appel à cette parabole: 

Il y a quelques deux mille trois cents ans, Zhuang Zi, ayant à conseiller un souverain, lui fit observer que, lorsqu'une petite barque dérive sur le chemin d'un lourd bateau, l'équipage de celui-ci lancera immédiatement forces insultes à l'adresse de l'intrus; mais,s'il s'avère ensuite que la barque est vide, la colère des matelots tombera aussitôt, et, simplement, ils s'emploieront silencieusement à manoeuvrer pour éviter l'abordage. Et Zhuang Zi concluait que, pour un souverain qui doit naviguer sur les eaux turbulentes de la politique, l'essentiel serait d'apprendre tout d'abord à devenir une barque vide. 

 

 3.)  Dans notre affaire de bravitude, comme dans celle des voeux internet ou d'ailleurs du nucléaire iranien,  les deux niveaux de lecture se complètent:

- les "vrais gens" s'en foutent, et à la limite les cris d'orfraies bien-pensant et intellectualisant ne font que renforcer le sentiment que Ségo est plus sympa que les autres politiciens

- il n'y a pas de mal à laisser grogner les commentateurs comme les bateleurs du gros navire: à la fin ils se tairont.

 

Ségo: l'éloge du creux sincère ou la stratégie du vide ?