dimanche, 09 mars 2008
"Réformer la lecture, moderniser le livre": Le rapport de trop?
1.) J'ai déjà cité ce passage de "l'Etat séducteur":
"[Aux notabilités intellectuelles] sera confiée 'une mission de réflexion et de proposition' sur 'un grand problème de l'heure' (la drogue, l'enseignement, les relations culturelles, la radiotélévision, la sécurité publique, la modernisation de l'Etat, la révision de la Constitution, etc.). Il s'en suivra (...) la remise solennelle d'un rapport un ou deux ans après. Ce dernier sera neuf fois sur dix enfoui dans un tiroir et sans effet aucun sur le problème envisagé, mais le but de l'opération était l'opération elle-même, ses vibrations dans le milieu intellectuel et ses reprises à l'extérieur, dans la presse ('l'évennement" de la désignation, celui ensuite du grand colloque et enfin de "la remise du rapport")."
2.) Debray fait plus fort dans la démonstration cette semaine dans le Monde:
" Curieux courriel. J'apprends l'existence d'une commission "Réformer la lecture, moderniser le livre", qui serait présidée par Marc Levy, assisté de Paul-Loup Sulitzer et de Michel-Edouard Leclerc. Créée, me dit-on, à l'initiative de l'Elysée, elle serait en passe de "finaliser" un certain nombre de propositions tendant à redonner, je cite, sa dynamique et sa compétitivité à "une branche industrielle passablement nécrosée qu'il convient de raccorder aux forces vivifiantes de la modernité"."
Le canular est très fort, par son mélange détonnant de crébilité et d'énormité de la situation proposée.
- crédibilité: le titre du rapport, techno à souhait avec son plan en deux parties apparent. crédibilité aussi: on n'a pas entendu parlé de la constitution de la mission qu'elle rend déjà un pré-rapport (à la différence du temps long qui semblait encore exister à l'époque de la première citation tirée de "l'Etat séducteur"). Crédibilité enfin de la lettre de mission faite de mots passe-partout mais avec des présupposés et une ligne sous-jacente qui lie les mains d'une commission qui voudrait répondre à la "commande" avec fidélité.
- énormité: bien-sur les personnalités cités pour mener à bien cette mission: Marc Levy, Paul-Loup Sulitzer et Michel-Edouard Leclerc.
Enorme, trop gros, pas possible, il n'a pas osé, quand même?
Visiblement beaucoup de gens y ont cru, puisque j'ai reçu cet article par email. J'imagine ce que mes amis se sont dit: "Et en même temps pourquoi ne le ferait-il pas? C'est bien le genre d'expert dont il aime s'entourer, il est tellement grave: n'a-t-il pas dit: " Si je lis pas Marc Levy, si je regarde pas le Tour de France, je fais un autre métier". "
Une autre déclinaison du "tout devient possible". C'est tellement énorme que ça doit être vrai.
3.) Ne pas croire quelque chose d'incroyable juste parce que c'est énorme, donc.
Dans un discours du 26 février 2006 , N. Sarkozy disait :"L’autre jour, je m’amusais, on s’amuse comme on peut, à regarder le programme du concours d’attaché d’administration. Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d’interroger les concurrents sur la Princesse de Clèves. Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de la Princesse de Clèves… Imaginez un peu le spectacle."
Si je vous disais que deux ans plus tard, un rapport sur le "réexamen du contenu des conditions d'accès à la fonction publique de l'Etat" par deux inspecteurs généraux de l'administration, Corinne Desforges et Jean-Guy de Chalvron est dédié à Mme Pioche de La Vergne, comtesse de La Fayette et à la Princesse de Clèves, "sans lesquelles ce rapport n'aurait jamais pu voir le jour", vous y croyez?
12:26 Publié dans Politiques publiques | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Réformer la lecture, moderniser le livre, marc levy, debray, princesse de clèves, rapport
mardi, 19 février 2008
Fidel et le Che (les deux commandants)
"Pour se convaincre du peu d'importance des idéologies dans la conduite de leurs meilleurs champions, il suffit de considérer le cheminement opposés des deux principaux commandants. Ce n'est pas parce qu'on est marxiste et communiste que l'on choisit la couronne d'épines ou la couronne tout court. Selon le filtre d'une culture ou d'un temperament, cette doctrine justifiait aussi bien l'accomodement aux circonstances - durer coûte que coûte - que l'amour suprême de la solitude - la voie Spartacus. Au carrefour des deux routes, Fidel et le Che se sont croisés, comme le feront plus tard, plus bourgeoisement, Mitterrand et Mendès-France, car l'éternelle bifurcation propre à la vision politique du monde n'empêche pas, un court moment, le rusé et l'intransigeant de coïncider, voire de coopérer - mais pas pour longtemps. Les Français étaient rivaux sans être intimes, alors que l'Argentin et le Cubain faisaient un tandem de complémentaires aux antipodes. Fraternellement unis quoique de familles différentes, Fidel vivait à l'horizontale des affaires, le Che à la verticale du rêve".
"Ce qui oppose le guerilléro politique au 'guérillero héroïque', c'est ce qui oppose un prince de l'Eglise, majesté indulgente, à l'anachorète qui se crispe sur sa discipline pour s'éviter la tentation du compromis. Ou le capitaine de l'équipe, centriste par nécessité, à l'ailier gauche, que rien n'oblige à en rabattre. Tout dictateur qu'il aura été, le Cubain était plus porté à la transaction que son lieutenant moins assujetti que lui au principe de réalité".
"En résumant d'un mot: Fidel est un homme fort sympathique et peu recommandable, le Che un homme antipathique et admirable".
J'imagine que le départ de Castro va susciter beaucoup de commentaires approximatifs. Ces quelques extraits de "Loués soient nos seigneurs" de Régis Debray inciteront je l'espère quelques uns à aller lire ce livre, fascinante confession politique et portrait d'une expérience à la fois aux cotés de Castro et de Mitterrand.
Un propos loin de l'hagiographie dans les deux cas, comme le laisse entendre ce dernier extrait:
"Telles ces villes toutes neuves d'Amérique du Sud dont Lévi-Strauss observe 'qu'elles passent de la fraicheur à la décrépitude sans s'arrêter à l'ancienneté', les révolutions de ce siècle auront passé de l'adolescence à la sclérose sans faire une pause par l'age mûr. (...) Mais n'est-ce pas un sort assez commun - et je ne m'exclus pas du lot- que ce saut de la ferveur au blasement par dessus la lucidité?".
22:55 Publié dans pendant ce temps | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Castro, loués soient nos seigneurs, debray
mercredi, 05 septembre 2007
Conseiller du Prince ou homme de cour? (entourage)
J'ai lu ce bouquin, là, celui qui raconte de l'intérieur la campagne et la vie auprès du président.
Il pose la question grave de l'entourage du président, de la question du "bon" conseiller (p.534 et sv.) : est-ce le flatteur, le yes man, ou l'emmerdeur, celui qui sera capable, à la question du Président "alors c'était comment mon discours?", de répondre : "C'était à chier, Président, nul, grotesque".Un tel agresseur, nous dit l'auteur, est l'hypothèse impossible, car si l'on ne veut pas protéger le président, on n'est pas de "l'entourage"... On fait bloc autour du président, c'est sain et malsain. Laisser entrer les miasmes du dehors: c'est risquer de faire le jeu de l'ennemi. Telle est la dynamique abêtissante et chaleureuse des entourages.
L'auteur cite alors cette superbe lettre d'un héros de la resistance, Pierre Brossolette, adressée au général de Gaulle à Londres le 2 novembre 1942. J'en reproduit un extrait à mon tour:
"Je vous parlerai franchement. Je l'ai toujours fait avec les hommes, si grands fussent-ils, que je respecte et que j'aime bien. Je le ferai avec vous, que je respecte et aime infiniment.
Car il y a des moments où il faut que quelqu'un ait le courage de vous dire tout haut ce que les autres murmurent dans votre dos avec des mines éplorées. Ce quelqu'un, si vous le voulez bien, ce sera moi. J'ai l'habitude de ces besognes ingrates, et généralement coûteuses.Ce qu'il faut vous dire, dans votre propre intérêt, dans celui de la France combattante, dans celui de la France, c'est que votre manière de traiter les hommes et de ne pas leur permettre de traiter les problèmes éveille en nous une douloureuse préoccupation, je dirais volontiers une véritable anxiété.
Il y a des sujets sur lesquels vous ne tolérez aucune contradiction, aucun débat même. Ce sont d'ailleurs, d'une façon générale, ceux sur lesquels votre position est le plus exclusivement affective, c'est-à-dire ceux précisément à propos desquels elle aurait le plus grand intérêt à s'éprouver elle-même aux réactions d'autrui. Dans ce cas votre ton fait comprendre à vos interlocuteurs qu'à vos yeux leur dissentiment ne peut provenir que d'une sorte d'infirmité de la pensée ou du patriotisme. Dans ce quelque chose d'impérieux que distingue ainsi votre manière et qui amène trop de vos collaborateurs à n'entrer dans votre bureau qu'avec timidité, pour ne pas dire davantage, il y a probablement de la grandeur. Mais il s'y trouve, soyez-en sûr, plus de péril encore. Le premier effet en est que, dans votre entourage, les moins bons n'abondent que dans votre sens; que les pires se font une politique de vous flagorner; et que les meilleurs cessent de se prêter volontiers à votre entretien. Vous en arrivez ainsi à la situation, reposante au milieu de vos tracas quotidiens, où vous ne rencontrez plus qu'assentiment flatteur. Mais vous savez aussi bien que moi où cette voie a mené d'autres que vous dans l'Histoire, et où elle risque de vous mener vous-même."
Une telle critique de l'intérieur est rare. Il est d'ailleurs interessant de constater que cette lettre n'est reproduite à ma connaissance que sur des sites qui cherchent à démontrer que De Gaulle était un mauvais président, en s'appuyant en l'occurence sur l'autorité morale de Brossolette. C'est évidemment absurde, mais révélateur de la difficulté à porter la critique, à être conseiller du Prince plutot que courtisan. Car l'exemple est à méditer, que l'on soit le conseiller de De Gaulle, Mitterrand, un préfet, un ambassadeur, un directeur d'administration centrale, un chef d'entreprise...
L'auteur conclut ce passage ainsi:
"il va sans dire que mutatis mutandis, je n'aurais jamais eu la vaillance d'envoyer à mon président bien-aimé, sous pli TTU, un aussi rigoureux et altruiste réquisitoire. Je suggère néanmoins ceci à nos autorités: qu'un fac-similé de cette lettre soit affiché dans les couloirs et bureuax des palais. Non qu'elle oblige le conseiller à se comparer, donc à s'inquiéter. Les circonstances ne sont plus les mêmes, les temps. Se faire tuer pour un chef dont on a percé au radar toutes les faiblesses, comme le fit Brossolette arrêté en se jetant par la fenêtre de la Gestapo en 1944 - qui peut le demander à qui? Il ne serait pas raisonnable de tabler sur l'exception pour fonder les comportements de l'honnête moyenne. On ne fait pas un clergé avec des saints et des martyrs. Mais que deviendraient, que vaudraient les fidèles et les clercs sans, au-dessus de leur tête, l'image du surhumain?"
Au fait, le bouquin dont je tire ces reflexions (il y en en beaucoup d'autres, de grande qualité, lisez-le), c'est "Loués soient nos seigneurs" de R. Debray. Il a obtenu en 1996 le prix novembre (qui se veut "l'anti-Goncourt"). De la grande littérature.
09:15 Publié dans politique | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : Loués soient nos seigneurs, debray, courtisan, brossolette
mercredi, 06 juin 2007
mission impossible?
1.) "la production officielle de croyance distinguera, parmi les relais de crédibilité à disposition, les notabilités intellectuelles et les leaders d'opinion. (...) D'où des gratifications appropriées à chaque catégorie.
Aux membres de la première, sera confiée 'une mission de réflexion et de proposition' sur 'un grand problème de l'heure' (la drogue, l'enseignement, les relations culturelles, la radiotélévision, la sécurité publique, la modernisation de l'Etat, la révision de la Constitution, etc.). Il s'en suivra (...) la remise solennelle d'un rapport un ou deux ans après. Ce dernier sera neuf fois sur dix enfoui dans un tiroir et sans effet aucun sur le problème envisagé, mais le but de l'opération était l'opération elle-même, ses vibrations dans le milieu intellectuel et ses reprises à l'extérieur, dans la presse ('l'évennement" de la désignation, celui ensuite du grand colloque et enfin de "la remise du rapport").
Les leaders d'opinion méritent un autre traitement, plus personnel et plus suivi, à la mesure de leur capacité de nuisance et de 'projection d'image': petits-dejeuners, tête à tête à la campagne, invitations spéciales aux voyages officiels, confidences "off the record", facilités d'accès aux réunions réservées, (...). Il n'y a pas corruption ou domestication mais cooptation et connivence, avec toutes les ambigüités propres à une relation qui mêle de part et d'autre l'intérêt à l'amitié. Car la séduction personnelle n'est pas plus désintéressée que ne l'était jadis l'éducation collective et civique. Elle instrumentalise ceux et celles qu'elle flatte." (R. Debray, L'Etat séducteur)
2.) J. Attali est une notabilité intellectuelle.
Il ne dément pas sur son qu'il pourrait accepter une mission du président de la République, et confirmait cette absence de démenti ce matin 6 juin sur France inter, en indiquant qu'il se donnait le temps de la réflexion. Il y a une forme d'habileté à jouer la montre dans notre culture de l'immédiateté. (Tiens, Big bang blog parle de l'effet jogging, théorisé par Debray. Je n'en parlerai donc pas).
3.) Jack Lang est un leader d'opinion (et oui).
"L'entourage de Jack Lang dément catégoriquement l'information publiée par Le Parisien, lundi 4 juin, selon laquelle l'ancien ministre socialiste serait prêt à accepter une mission culturelle confiée par Nicolas Sarkozy." (Le Monde)
Quelle idée de le traiter comme une notabilité intellectuelle...
Mais j'aime surtout la mise en perspective suivante, qui montre que le cynisme de l'analyse de Debray ("le but de l'opération est l'opération elle-même") peut être transcendé d'un cynisme au carré, qui est sans doute l'explication de l'étonnante longévité politique de Lang:
"Interrogé par Le Monde.fr, le député strauss-kahnien Jean-Christophe Cambadélis propose une piste de lecture : "Jack Lang peut utiliser une ambiguïté dans le cadre de sa campagne législative, à Boulogne-sur-Mer. La rumeur d'une mission donnée par Nicolas Sarkozy ne fait qu'une brève dans Le Parisien mais sera beaucoup relayée dans sa circonscription. Cela montre qu'il a du poids, qu'il peut être aussi utile à la région de Boulogne-sur-Mer que son adversaire UMP. C'est un peu comme quand il est allé voir Nicolas Sarkozy au moment de la composition du gouvernement [le 17 mai]"."
09:50 Publié dans politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Jack Lang, Debray, Jacques Attali
samedi, 02 juin 2007
Le jogging est-il de droite? (le business du narrative)
Cette question ferait un bon sujet de colloque à l'assemblée nationale, mais elle ne m'intéresse pas vraiment.
Dans son comptage des blogs de gauche qui conchient le jogging sous prétexte de critiquer Nicolas Sarkozy (à moins que ce ne soit le contraire), Jules de What's next passe avec candeur ("si on vous écoutait, on est en dictature) sur un aspect souligné à juste titre par G. Birenbaum, à savoir que la mise en scène de la vie privée est une façon de passer à coté de l'essentiel.
Les médias, c'est du show. Je suis même prêt à accepter l'idée que l'information c'est du show. J'aime assez cette formule de Reuven Frank (mutatis mutandis l'équivalent pour NBC de Arlette Chabot pour France 2, il y a trente ans) en 1963:
“Every news story should, without sacrifice of probity or responsibility, display the attributes of fiction, of drama. It should have structure and conflict, problem and denouement, rising and falling action, a beginning, a middle, and an end. These are not only the essentials of drama; they are the essentials of narrative. We are in the business of narrative because we are in the business of communication."
Mais la formule indique bien que si l'on raconte une histoire quand on fait de l'info, c'est sans sacrifier la probité et la responsabilité.
Sans ça, on entre dans les "tyrannies de l'intimité", pour reprendre le titre français d'un ouvrage du sociologue Richard Sennett, cité par R. Debray dans "l'Etat séducteur":
"le refus de la vie impersonnelle est un facteur d'effritement, sinon d'effondrement de la res publica (...). C'est un fait que les tyrannies de l'intimité n'ont jamais fait du bien aux libertés civiques, ni à la vertu de responsabilité. Le sociologue Richard Sennett a décrit les effets sur la société américaine de la 'séduction incivile' ou du 'charisme sécularisé', propre à tous ceux qui veulent établir avec leurs concitoyens une 'relation immédiate qui cache le contenu de leurs actes et leurs conséquences futures'. L'idolâtrie intimiste a l'avantage d'escamoter les réalités désagréables mais l'exhibition des personnalités joue clairement, dit-il, en faveur du conservatisme 'en empêchant les gens de réfléchir à ce qu'ils pourraient obtenir ou changer socialement".
La formulation est peut-être un peu datée, mais le propos ne me parait pas négligeable: si l'actualité a besoin de prendre la forme de la fiction, le risque n'est-il pas que la fiction de l'intimité prenne le pas sur l'information?






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