vendredi, 07 septembre 2007

quelques remarques sur les sujets du concours de l'ENA 2007

Les candidats au concours d'entrée de l'ENA passent leur cinquième et dernière épreuve  écrite de 5 heures cet après midi. Quelques mots sur les 3 premieres épreuves du concours externe.

1°) sujet de dissertation de droit public: "L'emprise de la construction européenne sur le droit public français".

Comme fréquemment, le sujet de droit public est corrélé avec le sujet des considérations générales du rapport annuel du Conseil d'Etat: le rapport 2007 était intitulé "L'administration française et l'Union européenne: quelles influences? quelle stratégie?".

 Le rapport 2006 portait sur "Sécurité juridique et complexité du droit", le sujet de l'ENA de 2005 était "Principe de légalité et principe de sécurité juridique"

Le rapport 2005 portait sur "Responsabilité et socialisation du risque", le sujet de l'ENA de  2004 était "L’action de l’administration face aux différents droits de la responsabilité."

Dans ces 2 cas, le sujet de l'ENA était antérieur à la publication du rapport. D'où la recherche par nombres de préparationnaires du thème du futur rapport du CE...

On constatera qu'à chaque fois, le sujet posé ne se présente pas comme une pure question de cours. Tout l'art d'une bonne copie consistera à délimiter le sujet. Logiquement, le travail du jury est de bien poser le sujet, pour ne pas laisser la place à l'arbitraire. Et je reste géné par un sujet comme celui-ci, pour lequel, par exemple l'intitulé "construction européenne" ne permet pas de deviner si le jury souhaite voir traiter largement la place de la CEDH. Je tends à penser que oui (sinon pourqoui ne pas mettre "droit communautaire"?), mais c'est presque du pile ou face.

De la même façon: je trouve plus sain pour un sujet juridique d'employer des termes juridiques. Que vient faire le mot "emprise" ici? faut-il lui donner le sens du jugement du tribunal des conflits Sté Rivoli-Sébastopol, s'agissant d'une emprise irrégulière, avec cette idée de dépossession? Faut-il lui donner un sens psychologique? Un ancien secrétaire général de la cour européenne des droits de l'homme qualifiait la CEDH de "surmoi contre les pulsions liberticides des Etats"...

 

2 °) le sujet d'économie "Une politique industrielle est-elle encore possible dans l'Union européenne ?"

Sujet "bateau" par essence pour qui prépare ce type de concours.

Les correcteurs vont certainement lire de nombreuses copies qui maitrise le sujet et vont donc s'ennuyer beaucoup à lire 300 fois la même chose et à chercher des éléments discriminants.

 

3°)  le sujet de culture général: "La décision est souvent l'art d'être cruel à temps (H. Becque)".

Ce sujet inspire la toile. Melle Coco relève que l'auteur (obscur théatreux) a également écrit "L'élite, c'est la canaille", et je partage son avis que c'était un sujet plus amusant. 

Sur le forum sc-po on relève: "Et vous avez pris la décision de disserter 5 heures là-dessus ? C'est cruel, effectivement". Un autre  :"Tout le monde à égalité. Vous avez fait un an de prep ? Elle sert à (presque) rien."

Je trouve que le sujet n'est pas bon: encore une fois, on ne peut pas savoir ce qu'attend le correcteur. Je ne vois pas trop ce que viens faire la cruauté dans l'affaire. Il est toujours plus risqué de commenter une proposition boiteuse qu'une phrase plus neutre. L'epreuve de culture général étant une des plus clivantes sur le plan social, je pense que le jury devrait se montrer plus attentif à en limiter l'arbitraire.  

En revanche, j'aime assez le sujet de culture général du concours interne: "trahir le Prince".  Il fait écho à mon précendent billet et présente une certain actualité.

 

Bon, tout cela pour dire que le mode de selection par la dissertation ne me satisfait pas, comme je l'indiquais lors du concours 2006. Ceci changera-t-il bientot?

 

mardi, 22 mai 2007

un gouvernement de juristes?

En examinant les parcours universitaires et professionnels des 22 membres du gouvernement (lato sensu: du président de la République  aux secrétaires d'Etat), je suis frappé par les similitudes plus que par les dissemblances.  

On remarquera certes qu'il n'y a "que" 4 énarques (Juppé, Pecresse, Jouyet, Hirsch), alors que le précédent président et son premier ministre étaient issus de cette école ainsi que 7 (au moins) des ministres.

Mais en réalité, l'essentiel des membres est issu de la haute fonction publique (Horteufeux est administrateur territorial, Morin est administrateur de l'assemblée nationale) ou assimilée (Dati est passée par la magistrature, MAM, Darcos Karoutchi  et Albanel sont passés par l'enseignement). Fillon et Bussereau sont des politiques professionnels, passés par les fonctions parapolitiques classiques (conseiller technique, attaché parlementaire) depuis la fin de leurs études avant d'être élus.

Parmi les autres, Kouchner et Bachelot ont une formation médicale, mais ont rejoint le mode politique depuis longtemps. 

Les seuls à ne pas correspondre au schéma classique de recrutement du monde politique (fonctionnaire ou profession libérale) sont Dati (avant d'entrer dans la magistrature), Boutin, Bertrand, Woerth et Besson. Mais les quatre derniers ont également rejoint le monde politique assez rapidement et abandonné leur profession de journaliste, agent d'assurance, consultant...

La plupart des membres du gouvernement sont multidiplomés, avec plusieurs formations supérieures à bac +4, avec une propension au droit, et notamment au droit public, couplé à la science politique (Seuls Kouchner, Albanel et Bachelot n'ont pas une formation de droit et/ou de science politique). Nous avons 4 avocats (Sarkozy, MAM, Borloo, Lagarde), une magistrate (Dati) et 3 conseillers d'Etat (Pecresse, Albanel, Hirsch).  Tous les autres sont passé par science-po et/ou une maitrise de droit. Beaucoup ont un passé de parlementaire, c'est à dire (aussi) de législateur. Seuls Borloo et Lagarde ont fait une partie de leurs études à l'étranger. 2 normaliens, deux HEC. Il n'y a pas d'ingénieur ou de polytechnicien.

Sans dénier les spécificités, originalités et les mérites des uns et des autres (Dati, Lagarde, Boutin, Besson, Hirsch), les traits communs de ces formations initiales me semble témoigner de personnalités intéressées très jeunes par la chose publique et par la fonction publique. Et tous (sauf Lagarde) sont devenus depuis des professionnels de la vie publique, soit par une filière "suffrage universel" (typiquement: Fillon), soit par une filière administrative (typiquement: Albanel), parfois par une filière mixte  (typiquement: Pecresse, conseillère à la présidence de la République avant de devenir député).

Je ne sais pas si cette prédominance du droit et de la science politique se retrouve dans les gouvernements précédents (sans doute). On voit toutefois la cohérence dans la forte tendance des blogueurs politiques à avoir  une formation juridique.

lundi, 02 avril 2007

C'est quoi un énarque?

Vous pourrez voir des énarques ce soir sur France 2 à 23h10 dans "complément d'enquête", qui suit la promo "Aristide Briant"  actuellement en scolarité.

La proposition de Bayrou que j'évoquais hier fait à peu près l'unanimité contre elle, en ce qu'elle est simpliste et ne répond à aucun problème.

A noter: la fiche de dénonciation d'énarque proposée par David Abiker.

J'ai dû écrire une bonne quinzaine de billets sur l'ENA et les énarques, voici sept billets de fond qui peuvent résister à la relecture.

 

la place des énarques en politique :

http://lesilencedeslois.blogspirit.com/archive/2006/11/20/faut-il-bouter-les-enarques-politiques-hors-de-france.html

 

le problème de la diversité sociale dans la fonction publique :

http://lesilencedeslois.blogspirit.com/archive/2006/11/25/fonction-publique-et-politique-vous-n-avez-pas-un-probleme-p.html

 

le recrutement académique à la française par concours …

http://lesilencedeslois.blogspirit.com/archive/2006/12/13/vous-preferez-un-fonctionnaire-lettre-ou-zele.html

… versus le recrutement « managérial » à l’anglaise

http://lesilencedeslois.blogspirit.com/archive/2006/07/19/comment-les-anglais-recrutent-ils-leurs-enarques.html

 

La localisation à Strasbourg :

http://lesilencedeslois.blogspirit.com/archive/2006/10/02/paris-paris-paris-titi-pas-la-bas.html

 

le problème du pantouflage :

http://lesilencedeslois.blogspirit.com/archive/2006/07/06/que-faire-de-nos-enarques-et-des-fonctionnaires-en-general-2.html

et

http://lesilencedeslois.blogspirit.com/archive/2006/07/06/que-faire-de-nos-enarques.html

 

Bonne lecture!

dimanche, 01 avril 2007

Bayrou aurait-il une ESP?

Ce serait le meilleur poisson d'avril de l'année si ce n'était pas triste: F. Bayrou veut "supprimer l'ENA symbole du verrouillage actuel de la société française".

Jusque là, pourquoi pas.

Mais en réalité, sa "réforme en profondeur de l'Etat" consiste seulement en "la suppression de l'Ena et son remplacement par une école de haut niveau, une Ecole des services publics".

Au fond, la discussion me parait ouverte sur chacun des leviers de la sélection des haut-fonctionnaires: concours d'entrée, formation initiale, formation continue, corps de sortie (suppression des grands corps...), recrutement contractuel...

Les buts de l'école n'ont pas changé depuis l'ordonnance n°45-2283 du 9 octobre  1945:

 « apprendre le sens de l’Etat », «comprendre les responsabilités de l’Administration », « faire goûter les grandeurs et accepter les servitudes du métier », « donner à ses élèves le goût de quelques qualités maîtresses : le sens de l’humain qui infuse la vie à tout travail, le sens de la décision qui permet, après avoir pesé le risque, de la prendre, le sens de l’imagination qui ne craint aucune audace, aucune grandeur », "développer en eux le sentiment des hauts devoirs que la fonction publique entraîne et les moyens de les bien remplir".

 

La difficulté, c'est de mettre en oeuvre ces grands principes.

Mais Bayrou propose juste un nouveau nom, pour une école qui ne serait pas "dirigé vers des hautes responsabilités dans les entreprises privées", ce qui n'est pas le cas de l'ENA actuelle, au dela de quelques exemples anecdotiques par rapport aux 4500 énarques en fonction, qui doivent représenter moins de la moitié des hauts-fonctionnaires civils.

La formule de Jaurès "quand on ne peut pas changer les choses, on change les mots" est décidemment une des clés d'interprétation de la campagne actuelle. Et si la grande réforme de l'Etat de Bayrou commence par une pareille mesurette, ça promet...

On supprime l'ENA, on crée l'ESP. En anglais, c'est le sigle pour extra-sensory perception, un phénomène paranormal parfois appelé 6ème sens. Ca me rappelle un hit disco de 1976: "My baby's got ESP" chanté par four below zero.medium_fourbelowzero-mybabysgot.jpg

23:25 Publié dans politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : ENA, bayrou, ESP, énarques

jeudi, 18 janvier 2007

Le juge peut-il supprimer l'ENA?

Ne trompons pas mon lectorat plus longtemps avec ce titre alléchant: la réponse est non. 

Mais signalons cependant une décision intéressante du Conseil d'Etat du 10 janvier 2007 qui annule le classement de sortie de la promotion Léopold Sédar Senghor de l'ENA. Le raisonnement du juge est assez limpide: il citer un texte applicable aux épreuves de sortie, et constate qu'il n'est pas respecté pour 2 épreuves: 

"Sur l'épreuve de questions européennes et questions internationales :

Considérant qu'aux termes de l'article 47 du décret du 10 janvier 2002 susvisé : « A l'exception de l'attribution des notes prévues au troisième alinéa du présent article, aucun maître de conférences de la promotion à laquelle appartiennent les élèves intéressés et de la promotion antérieure ne peut être membre d'un jury ni examinateur » ; qu'il ressort des pièces du dossier que M. Philippe , conseiller à la représentation permanente de la France auprès de l'Union européenne, a fait partie des maîtres de conférences choisis par l'Ecole dans le cadre de l'enseignement de questions internationales et européennes, et est intervenu devant les élèves de la promotion Senghor ; qu'en méconnaissance des dispositions précitées, il a pourtant également été nommé membre du jury de l'épreuve de questions européennes, qui a, ainsi, été irrégulièrement composé ; que les notes attribuées par ce jury doivent par suite être annulées ;

Sur l'épreuve de gestion publique :

Considérant qu'en application de l'article 17 du règlement intérieur de l'Ecole nationale d'administration, l'enseignement de gestion publique donne lieu à deux épreuves, une note sur dossier, avec un coefficient 5, et une « soutenance orale de la note écrite », avec un coefficient 3 ; que, par ailleurs, les élèves doivent effectuer des travaux collectifs sur option, sanctionnés par une épreuve écrite avec un coefficient 5 ; qu'il ressort des pièces du dossier que, dans ce dernier cadre, un groupe d'élèves a travaillé pendant un mois sur le thème de la réorganisation des services routiers du ministère de l'équipement et a notamment eu plusieurs entretiens approfondis avec des agents de ce ministère, dont le directeur du personnel, des services et de la modernisation ; que, s'agissant de l'épreuve écrite de gestion publique, le jury, présidé par le même directeur d'administration centrale, a sélectionné un dossier portant sur la décentralisation de certaines compétences du ministère de l'équipement, parmi lesquelles les infrastructures routières ; que, malgré la formulation différente des deux sujets, le thème du dossier de l'épreuve écrite de gestion publique était de nature à procurer un avantage aux élèves qui, par le travail et les démarches réalisés dans le cadre de l'épreuve de travaux collectifs, avaient pu acquérir une familiarité certaine avec le sujet et s'entretenir personnellement avec le directeur d'administration centrale, président du jury ; que par suite, l'épreuve écrite et l'épreuve orale de gestion publique doivent également être annulées ;"

 

La conséquence est l'annulation du classement de sortie.

Cela signifie-t-il que les nouveaux hauts-fonctionnaires doivent déchirer leur carte d'administrateur civil ou d'auditeur à la cour des comptes pour repasser, 3 ans après, les épreuves de questions européennes et de gestion publique? Non. En effet le Conseil d'Etat relève :

Considérant toutefois que, par un arrêté en date du 9 avril 2004, le ministre de la fonction publique et de la réforme de l'Etat a affecté les élèves de la promotion 2002-2004 de l'Ecole nationale d'administration ayant terminé leur scolarité au mois de mars 2004 dans les différents corps qu'ils avaient choisis ; que cet arrêté n'a pas fait l'objet de recours contentieux ; que ces nominations, qui étaient créatrices de droits pour leurs bénéficiaires, étant devenues définitives, l'annulation prononcée par la présente décision est sans influence sur la situation individuelle des agents issus de la promotion « Léopold Sedar Senghor » ;

 

 

 C'est là une application orthodoxe der la jurisprudence Lugan (10 octobre 1997), qui ne fait pas "tomber" les nominations qui suivent le concours annulé, dès lors que les décisions de nomination n'ont pas été attaquées et sont devenues définitives. Comme le note le commentaire de l'affaire Lugan sur le site du CE: "La Section du contentieux a donc fait prévaloir le souci de stabilité des situations juridiques ayant créé des droits au risque de vider de tout effet pratique l’annulation d’un concours."

Dans le même temps, on peut estimer que les élèves de la promotion Senghor ont réussi à marquer un point: l'ENA doit respecter la légalité au même titre que n'importe quelle autre administration.

Je signale que "principe de légalité et principe de sécurité juridique" était le sujet de droit public du concours d'entrée de l'ENA il y a 2 ans...

 

Pour ceux qui s'intéressent aux noms de promo, je signale enfin le billet de Phersu, qui spécule sur le nom de la nouvelle promotion de l'ENA.  Mon pronostic: on va rester dans du classique, ce sera soit Raymon Aron soit Hanna Harendt (tant pis pour Lolfie et TGV est-européen...)

 

lundi, 08 janvier 2007

C'est moi ou..?

1°) Toujours aussi amusant Jean-François Copé, M. j'arrête la langue de bois, invité ce matin sur France Inter (en stream).

A propos de la réforme de l'Etat, il met en avant qu'il vend les immeubles inutiles que possède l'Etat dans son patrimoine, en particulier des hôtels particuliers qui ne sont pas fonctionnels pour faire travailler les agents de l'Etat, etc...

Question de N. Demorand: et pourquoi ne pas mettre des mal logés dans ces hôtels particuliers?

Réponse de Copé: parce que c'est démagogique. Et irréalisable: ces immeubles sont des immeubles de bureau, ils ne sont pas adaptés pour loger des familles! 

Copé fait bien de vendre ses hotels particuliers de bureau, qui sont inadaptés pour accueillir des fonctionnaires ou des particuliers. 

 

2°) Echange qui faisait un peu mal à la tête sur RTL ce soir entre MAM et F. Hollande dans la nouvelle émission des "Grands Débats".

 Une phrase de MAM m'a fait tiqué (je crois que c'est juste moi).

Alain Duhamel lui demandait si elle avait des idées pour la réforme des universités.

Le début de sa réponse: "J'ai un avantage sur vous pour traiter ce sujet, M. Hollande, c'est que moi je suis issu de l'université, et pas énarque".

Un énarque n'a forcement aucune idée de ce qu'est l'université, il est même disqualifié d'office.

Un universitaire est forcement le plus à même pour proposer des réformes qui permettraient d'avoir de meilleurs universités.

Et Johnny Halliday est bien placé pour réformer l'ISF parce qu'il le paye? 

mercredi, 13 décembre 2006

vous préférez un fonctionnaire lettré ou zélé?

Je parlais hier, passim, de ce qui faisait un honnête homme. On y revient à travers la question de la place de la "Princesse de Clèves" dans le bagage culturel des fonctionnaires.

Nicolas Sarkozy lors d'un discours du 23 février 2006 tenait les propos suivants : 

L’autre jour, je m’amusais, on s’amuse comme on peut, à regarder le programme du concours d’attaché d’administration. Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d’interroger les concurrents sur la Princesse de Clèves. Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de la Princesse de Clèves… Imaginez un peu le spectacle.

Nous, élus, savons que les concours sont devenus très difficiles pour un homme ou une femme de quarante ans, qui veut progresser, qui a une famille, qui élève ses enfants, qui a un boulot et qui, en plus, le soir venu et le week-end doit préparer un concours.

Nous ne sortons pas, en France, du système scolaire fondé sur le bachotage qui fait que l’on joue sa vie entre 18 et 22 ans, où, si l’on ne réussit pas les grands concours, on est bloqué dans sa promotion parce que l’on ne reconnaît que les grands concours et que l’on ne valorise pas l’expérience.
Cela je n’en veux plus, ce n’est pas la France généreuse à l’endroit de tout le monde.

Je demande également que le tiers des places dans la fonction publique soit valorisé par l’expérience et par le mérite pour un certain nombre de fonctionnaires qui ont travaillé toute leur vie et qui méritent de passer au grade supérieur sans qu’on leur impose l’humiliation de concours universitaires, qu’ils sont incapables s’assumer parce qu’ils se dévouent trop longtemps à leur travail.
Finalement, ceux qui réussissent sont ceux qui sont toujours en formation et jamais aux guichets de l’administration. Je souhaite que cela change aussi.

Je le dis d’ailleurs à la fonction publique, ce fameux statut… Silence ! nous parlons du statut de la fonction publique ! Vous avez prononcé le mot et déjà vous imaginez des millions de gens dans la rue.
Ceci est l’imagination d’une vieille France, de la France d’avant, moi je vous parle de la France d’après, celle qui comprendra que l’on ne peut pas rester immobile.

(...)

1°) Le premier pararagraphe cité commence à circuler sur le web, avec l'idée qu'on a là un témoignage du mépris de Sarkozy pour (au choix) les idées, Mme de Lafayette, les fonctionnaires, la littérature et/ou les guichetières.

C'est en gros l'analyse que fait ce même P. Assouline sur son blog.:

Est-il besoin de rappeler que La Princesse de Clèves, modèle d’intelligence et de finesse dans l’analyse, est la matrice de la littérature moderne ? A ce titre, ce livre fait partie du bagage culturel de tout honnête homme de notre temps, fut-il attaché d’administration, voire même,horresco referrens, guichetier ! Depuis, l’aparté public de M.Sarkozy a fait boule de neige, de chroniques en tribunes libres, jusqu’à rebondir dans un album de bande dessinée à lui consacré. Mais qu’est-ce qui lui a pris ? Les états-majors politiques se perdent en conjectures. Ce chef d’œuvre du XVIIème siècle est-il à l’origine de son redoublement au lycée Chaptal de Neuilly ? M.Sarkozy de Nagy-Bocsa a-t-il un compte personnel à régler avec Mme de Lafayette ?

(...) On se souvient que Mlle de Chartres, devenue la princesse de Clèves alors qu’elle en pinçait secrètement pour le duc de Nemours, avait peur de s’abandonner par peur d’être abandonnée. Serait-ce la clé cachée du mépris sarkozyste ? René Pommier, qui a enseigné la littérature du XVIIème pendant plus de vingt ans à la Sorbonne, la fréquente de longue date. Il a voué une partie de sa vie à fouiller cette “histoire d’une âme” à travers la passion d’une femme pour un homme (voir ses Etudes sur la princesse de Clèves, Eurédit). Quand je l’ai interrogé au sujet de l’étrange sortie du chef charismatique de l’UMP, il tombait des nues. C’est peu dire qu’il défend la présence de ce roman au programme de ce concours :   “Quand bien même il n’y en aurait qu’un sur vingt, ou même moins, des agents de l’Administration à avoir pris goût à La Princesse de Clèves, ce serait déjà une excellente chose ! »Il suggère même qu’on lui adjoigne du Bossuet en raison de la beauté de la langue. Pendant qu’il y est, il formule une contre-proposition : « Qu’on interdise à tous les admirateurs de Johnny Hallyday (Sarkozy, Chirac, Raffarin…) de postuler à de hautes fonctions publiques car nous sommes, semble-t-il, en droit d’attendre que ceux qui  nous gouvernent aient dans tous les domaines un minimum de culture ».

 

J'ajouterai, toujours au stade premier de l'analyse, que le concours d'attaché d'admnistration est un concours de catégorie A, c'est à dire d'encadrement. Les exigences sont donc assez différentes de celles qui prévalent pour une "guichetière", sans qu'il faille mettre dans cette appelation viellie le mépris que semble y mettre M. Sarkozy.

S'agissant de la possibilité de reserver des places dans des corps de l'Etat de catégorie supérieure à des agents méritants sans passer par un concours, M. Sarkozy devrait savoir que cela existe déjà: c'est le tour extérieur.

Je note aussi le glissement sémantique interessant que j'ai grassé dans la citation de M. Pommier: on passe du concours d'attaché à celui de guichetier pour arriver finalement à la question du niveau culturel de ceux qui nous gouvernent.

 

 2°) Ces petites précisions faites, on peut se poser la question de fond, au delà de la procovation.

Je suis sûr que certaines commentateurs (comme ceux de la France libre?)  pourront prendre la défense du ministre de l'intérieur, pour assumer la posture anti-intellectualiste et exprimer leur agacement envers ces fonctionnaires arrogants et inefficaces, plus occupés à lire (pire: à écrire!) des livres qu'à servir leur pays, payés grassement avec nos impots tandis que quelques entrepreneurs pragmatiques tiennent le pays à bout de bras, et je vous prie de croire que ces derniers, ils ont autre chose à faire que lire la Princesse de Clèves, avec les 35h et tout!

Sans allez dans ces extrêmes (je force le trait), le propos de Sarkozy touche juste quand il dit que l'on doit être capable de recruter sur des critères plus efficaces, et pas seulement entre 18 et 22 ans. (c'est la raison pour laquelle je n'ai pas tronqué son discours après le premier paragraphe).

 

3°) Qu'il s'agisse d'occuper des fonctions managériales, d'études ou d'accueil des usagers, il n'est pas déraisonnable de penser que maitriser "la Princesse de Clèves" n'est pas un critère de sélection idéal.

Mais s'agit-il vraiment de selectionner celui qui connait le mieux "la princesse de Clèves"?

C'est là je crois que N. Sarkozy se fourvoit.

L'idée est de vérifier la capacité de réflexion d'un candidat, son attitude face à une situation inédite, pas de vérifier s'il a lu un bouquin chiant (au moins si l'on en croit le ministre d'Etat). Et le principe du concours, c'est d'avoir un programme, qui permet un minimum de cantonner le champ de la discussion. On sait que lorsqu'un tel cantonnement n'existe pas, l'epreuve de conversation peut facilement tourner à l'epreuve de reconnaissance sociale, ce qui va à l'encontre de l'objectif du concours.

Voyez la recommandation du président du jury du concours de "Conseiller des affaires étrangères Orient" (un concours de diplomate difficile et prestigieux, du niveau de l'ENA) (brochure p. 57):

Les membres du jury s’abstiennent de poser des questions trop personnelles, et ne manient les “colles” - questions précises portant sur un point très particulier - qu’à bon escient, pour tester les réactions du candidat. Celui-ci doit reconnaître de bonne grâce son ignorance quand c’est le cas : il ne lui en sera pas tenu rigueur (au membre du jury qui a posé la “colle” de ne pas insister, voire de donner lui-même la réponse avant d’enchaîner).

 

 4°) les concours doivent au maximum permettre de déceler et de selectionner les candidats en fonction de leur aptitude à remplir les fonctions auxquelles ils postulent. Je reconnais volontiers que la Princesse de Clèves n'est pas l'outil universel pour y parvenir.  Je suis le premier à préconiser le recours à des outils différents, même si leur modernité enlève un peu de vernis à la majesté du concours à la française.  

J'ai parlé par exemple du système e-tray mis en place en Grande-Bretagne dans le cadre du programme fast-stream. Il vise à mesurer les capacités de compréhension, de hierarchisation des taches, de bon sens, etc .. par la gestion sur ordinateur d'un dossier, en répondant à des emails. Un truc vraiment interessant, lisez mon billet à ce sujet.

Evidemment, proposer ce type de réponse est moins susceptible de faire gagner des voix que d'alimenter la rancoeur de ceux qui ont raté un concours ou qui ont une dent contre l'administration en tapant sur la Princesse de Clèves... Je précise qu'au cas d'espèce, je n'ai ni lu ni prévu de lire la Princesse de Clèves (sauf commentaires convaincants sur ce dernier point, mais je n'ai pas prévu de passer des concours).

 

mardi, 05 décembre 2006

Un huron peut-il sauver le Parlement?

1.) je suis convaincu que l'amélioration de nos institutions viendra de la qualité (détermination, intégrité, sens de l'intérêt général) des gens que nous désignerons et pas de la qualité des institutions que nous pourrions mettre en place. (je sais, c'est pas très VIème République tout çà..)

2.) En prenant le débat de la poule et de l'oeuf comme je le fais, surgit immédiatement la question: dans le jeu politique actuel, les électeurs peuvent-ils vraiment désigner des représentants qui n'usent pas, à des degrés diverses, de coups bas, d'assauts de démagogie, etc.?

Comme disait Woody Allen, "il y a deux types de personnes dans le monde: les gentils et les méchants. Les gentils dorment mieux la nuit, mais les méchants semblent plus profiter de leurs heures éveillées. ". Je suis tenté d'ajouter: les gentils sont plus qualifiés pour nous représenter, mais les méchants ont plus de chance d'être élus...

3.) De temps en temps surgissent de nouveaux personnages dans la vie publique, qui souhaitent incarner le renouveau. Laurent Wauquiez est de ceux-là, auréolé de son statut (précaire) de plus jeune député. On peut lire son portrait, assez complaisant dans le Monde ou un peu plus nuancé chez Koz. Paxatagore l'a lu aussi ce week-end. Tout le monde attend quelqu'un de bien. Notamment lorsqu'il est porteur d'un "discours générationnel"?

medium_huron.jpg Je n'ai pas retrouvé dans ce livre le coté "cash" qu'il y avait par exemple dans "le rendez-vous des politiques" du 18 mai 2006 (transcription partielle ici). Dans cette emission, je garde le souvenir qu'il considérait que le premier ministre, dans la tourmente Clearstream aurait dû démissionner. Avant d'ajouter: « je ne suis pas assez prudent avec vous, je devrais manier plus la langue de bois ». On ne retrouve pas ce type de propos dans son livre, qui note, plus Candide que huron, que cette affaire aura le mérite d'être un scandale non-lié à la corruption! 

Il arrive en particulier de façon magistrale à mettre de coté son cursus de bête à concours (normalien, major de l'ENA) pour se donner une image de terrain parfois proche de la farce. Comme lorsque sur le marché du Puy en Velay, sa connaissance de l'arabe lui permet de négocier avec le vendeur arabophone le retrait de livres pronnant la haine de l'Occident... (je vous rappelle que le monsieur est député.).

Par bien des aspects, cette lecture m'a rappelé celle de (bons) rapports de stage de l'ENA.

Pour être juste, on trouve dans le livre de bons moments sincères (même si à me relire, la sincérité que je prône semble être proportionnée au caractère vachard contre son propre camp du propos...), comme cette description de la réaction tardive des députés à la découverte de la directive Bolkestein: un groupe de travail de députés français et allemands est constitué à la hate. Les députés allemands arrivent au palais Bourbon avec un ordre du jour structuré et un programme de travail. Les députés français sont là (sont-ils là?)les mains dans les poches: ils voulaient seulement avoiir leur effet d'annonce. "Heureusement", L. Wauquiez accompagnera quelques valeureux députés français dans un effort plus discret (mais plus efficace) de coopération franco-allemande pour vider Bolkestein de son venin. Nous n'en saurons pas plus.

Faut-il croire aux hommes providentiels? En tous cas le huron en question ne m'a pas encore convaincu qu'il pouvait l'être... Mais peut-on transformer le système sans y entrer? Et peut-on y entrer sans s'y conformer?