vendredi, 28 juillet 2006

Comment les anglais recrutent-ils leurs énarques?

Evidemment, il n'y a pas d'énarques en Grande-Bretagne, pour la bonne raison qu'il n'y a pas d'école de fonctionnaires.

Mais il y a des hauts fonctionnaires, et même des hauts-fonctionnaires qui ont la possibilité, très jeunes, d'avoir d'importantes responsabilités publiques.

Regardez Sean Fraser, qui, il y a un an, donnait le dernier coup de bourre pour ses examens finaux de licence en relations publiques. Aujourd'hui il est chargé d'un programme pilote de tribunaux en matières de stupéfiants au "departement of constitutionnal affairs" (équivalent à une direction d'administration centrale de notre ministère de la justice), alors qu'il n'a "jamais étudié le droit, ou assisté à un procès et que sa connaissance des institutions judicaires est à tout le moins basique"!

Pour moi ceci ressemble un peu à l'image que l'on a des jeunes énarques en France. Avec toutefois une difference majeur, qui tient aux modalités de recrutement et de formation.

Il faut ici faire un détour par le concours de l'ENA. J'y reviendrai une autre fois, mais voici quelques reflexions sommaires.

Le concours de l'ENA (concours externe) comprend 5 épreuves écrites de 5 heures chacunes qui sont 3 dissertations (droit public, économie, culture générale) une note sur dossier (questions européennes ou sociales) et une option. L'oral comprend 3 oraux techniques de 20 minutes (questions internationales, finances publiques, et questions sociales ou européennes), un oral de langue étrangère, une epreuve de sport et un grand oral. Je compare souvent ce concours à un décathlon: il n'est pas besoin d'être champion du monde dans aucune de ces épreuves, mais être totalement nul à l'une d'elle est en général fatal. Chacun  a en général des matières fortes et des matières faibles, l'objectif étant d'arriver à un résultat décent dans les matières les plus faibles, que ce soit le javelot pour le décathlon ou les finances publiques pour l'ENA. Au dela de la technicité des matières, on attend des candidats un certain ton dans les copies, ainsi que l'indique le rapport du jury désormais publié sur le site de l'ENA.
Et ressurgit ici le débat plus médiatisé concernant le recrutement à l'entrée de science po: il s'agit bien, au dela d'un travail considérable et admirable d'acquisition de connaissances, de reproduire des codes. Ces codes sont largement les mêmes à science po et à l'ENA (il y a des raisons historiques à cela), ce qui explique la proportion d'élèves de science po parmi les reçus à l'ENA. Disons le tout net si vous le n'aviez pas déjà deviné: ce type de sélection n'autorise pas une très grande diversité sociale. Et c'est le système que l'on retrouve pour tous les concours administratifs de haut-niveau.

 

medium_CSfastStreamLogo_300x68.gifLes Britanniques n'ont pas recours à la dissertation de 5 heures pour selectionner leurs futurs cadres de la fonction publique: c'est donc du programme faststream que je voudrais parler. Voici les principaux éléments interessants, tels qu'ils ressortent du site internet et des témoignages que j'avais recueilli il y a quelques temps: 

- la seule qualification est un degree (licence), sans que le critère de la mention ou de l'université de provenance entre en ligne de compte (alors que les diplomes sont fortement hiérarchisés selon l'université d'obtention).

- les candidats choississent une branche: administration centrale, europe (le european faststream est à mon sens une des explications de la supériorité croissante des Britanniques dans les négociations communautaires), informatique, diplomatie (notez que les Anglais ont compris que l'Europe ne relevait pas d'une diplomatie classique), économie, renseignement (sic), etc...

-  l'accent étant mis sur les compétences intellectuelles et managériales, et non sur le savoir encyclopédique ou l'entregent, il n'y a pas de dissertations, mais toute une série de test psychotechniques et de mise en situation.

- L'aspect le plus novateur est sans doute le "E-tray". Il vise à mesurer les capacités de compréhension, de hierarchisation des taches, de bon sens, etc .. par la gestion sur ordinateur d'un dossier, en répondant à des emails.
Un exemple de E-tray est proposé, que vous pouvez tester (en anglais). Je l'ai fait, c'est assez intense intellectuellement. Malheureusement aucun résultat de la prestation n'est prévu... C'est en tous cas un exercice beaucoup plus interessant que l'expression "réponse à des emails" le laisse entendre.

- il faut noter que c'est une méthode qui se concilie totalement avec le principe français du concours, en lui donnant une objectivité supplémentaire, puisque les risques de variation de notation en fonction des correcteurs disparaissent. Il permet aussi d'évaluer les compétences informatiques des candidats, ce qui, de façon suicidaire, n'est absolument pas le cas aujourd'hui en France. Elle permet enfin de réduire les couts de correction (mais un investissement en ordinateurs est indispensable)

- conformément à la jurisprudence communautaire, un grand nombre de postes sont ouverts aux ressortissants communautaires. Tentez votre chance, je ne sais pas pourquoi, mais je pense qu'un étranger a plus de chance de réussir le faststream que le concours de l'ENA, lui aussi ouvert depuis 2 ans aux ressortissants communautaires ...

 

En conclusion, ce mode de selection mériterait d'être étudié en France, quitte à être amendé au regard de notre génie national. Il parait même interessant pour des recrutements dans le secteur privé, où la barrière des diplomes est un élément discriminant (certaines entreprises britanniques y ont recours, mais je n'ai pas trouvé trace de cela s'agissant de recrutemnts en France).

Il est à noter qu'existe une expérience (peu développée pour l'instant) de recrutement en France de fonctionnaires "avec un mode de recrutement qui n’est pas basé sur un concours théorique". Il s'agit du  PACTE, parcours d’accès aux carrières territoriales, hospitalières et de l’Etat. Le PACTE "vise à rendre la fonction publique plus représentative de la société qu’elle sert" . Mais il s'adresse aux jeunes en difficulté d'insertion, pour des postes de catégorie C. 

Je ne me fais pas d'illusion sur la possibilité d'une telle évolution à court terme s'agissant des postes de catégorie A...

Mise à jour: il faut lire ci dessous le commentaire de Bruno, très informé sur les questions traitées dans ce billet.

 

mardi, 30 mai 2006

Moralité des hommes politiques: comment font-ils sur Mars?

Comment l’opinion publique en Grande-Bretagne réagirait-elle à un Drutgate , ou aux multiples Clearstreamgates ? Certainement pas comme chez nous, où tout cela est commenté comme un match de foot entre deux équipes de division d’honneur, ou comme un stage de préparation de l’équipe de France à Tignes. Mais l’exemple récent du scandale du vice premier ministre britannique John Prescott nous montre qu’il ne faut pas nécessairement envier nos voisins d’outre-Manche. M. Prescott subit (ou provoque) des scandales en cascade, qui donnent lieu à des jeux de mots douteux : - affaire des 2 jags (Jaguar), - affaire des 2 shags (baises) - affaire des 2 jabs (bourrades)…. La dernière série d’affaires tient au fait que Prescott, 67 ans, rencontrait en secret sa secrétaire, 43 ans, dans son appartement de fonction. On a l’impression que ce qui est grave est que ce soit une personne sous son autorité, dans un cadre professionnel et qu’il le fasse dans son appartement officiel, et en plus en secret : s’il avait rencontré quelqu’un sur internet (en utilisant une connexion payée sur ses propres deniers) et qu’il allait dans son appartement privé, en en parlant sur son blog, pas de problème. En réalité la presse britannique est plus insidieuse que cela : le même article (du Guardian) nous apprend que la femme de Prescott avait eu à l’age de 17 ans un fils qu’elle avait abandonné, et que Prescott avait soutenu sa femme dans cette affaire. Typiquement le type de scandale qui suscite en France à juste titre le commentaire : « et alors ? ». Et nous avons raison. A cela se greffe une sous-affaire. Le « Deputy Prime Minister » a pour fonction, à coté d’un portefeuille ministériel classique, de remplacer le Premier ministre lorsqu’il est à l’étranger ou incapable (au sens juridique du terme : par exemple s’il meurt et qu’il faut convoquer une élection). Nous n’avons pas vraiment l’équivalent en France : le Président de la République peut demander au Premier ministre de le suppléer à la présidence du Conseil des ministres « en vertu d'une délégation expresse et pour un ordre du jour déterminé » (art 21 de la Constitution), ce qui se fait de façon rarissime (d’après mes infos et mes souvenirs : 4 fois pour raison de santé, une fois pour un voyage à l’étranger et une fois pour montrer que Villepin avait une carrure présidentielle ) ; si le Président décède, c’est le président du Sénat qui le remplace. Il n’y a donc ni vice premier ministre, ni vice président en France. Et l'on peut musarder sur le thème des vacances du pouvoir. En l’absence de T. Blair, en déplacement à Washington, Prescott était donc aux manettes (et l’est toujours puisque Blair est maintenant en vacances). Et il se fait surprendre dimanche dans une situation hautement embarrassante au regard de ses fonctions : IL JOUAIT AU CROQUET DANS SA MAISON DE CAMPAGNE. Le Guardian, plus sérieux que le Mail on Sunday qui a publié la photo scandaleuse, note que ce dernier journal n’aurait pas publié la photo de Prescott pressurant les ministres pour organiser l’aide aux victimes indonésiennes du tremblement de terre… Mais il ajoute que ce scandale déplacé ne fait qu’ajouter aux raisons qui motivent un départ anticipé de Prescott… En conclusion, il est difficile de rester béat devant la haute idée de la morale publique qui prévaut en Angleterre. Faut-il demander la démission d'un responsable pour ce genre de pécadilles? Mais je constate pourtant avec une certaine admiration qu'au pays du fait majoritaire et de la discipline de parti il est possible pour des parlementaires de la majorité de demander la démission d'un membre éminent du gouvernement...

mercredi, 24 mai 2006

peut-on appliquer la théorie du bilan à la convention européenne des droits de l'Homme?

Dans un limpide article du Guardian , le considérable R. Dworkin répond clairement par la négative. L'article illustre surtout les débats actuels en Grande-Bretagne sur l'arbitrage éternel entre sécurité et liberté, à l'occasion d'une décision de High court autorisant des pirates de l'air afghans à rester en Grande-bretagne. Notons que le droit de recours individuel (devant la CEDH) n'a été reconnu dans ce pays qu'en 1998, mais ce n'est pas la question ici, puisque la convention était directement invoquée devant le juge national. Je ne sais plus qui disait "s'il faut faire un arbitrage entre liberté et sécurité, j'espère bien ne jamais vivre dans un pays totalement sûr"...