mardi, 19 février 2008

Fidel et le Che (les deux commandants)

"Pour se convaincre du peu d'importance des idéologies dans la conduite de leurs meilleurs champions, il suffit de considérer le cheminement opposés des deux principaux commandants. Ce n'est pas parce qu'on est marxiste et communiste que l'on choisit la couronne d'épines ou la couronne tout court. Selon le filtre d'une culture ou d'un temperament, cette doctrine justifiait aussi bien l'accomodement aux circonstances - durer coûte que coûte - que l'amour suprême de la solitude - la voie Spartacus. Au carrefour des deux routes, Fidel et le Che se sont croisés, comme le feront plus tard, plus bourgeoisement, Mitterrand et Mendès-France, car l'éternelle bifurcation propre à la vision politique du monde n'empêche pas, un court moment, le rusé et l'intransigeant de coïncider, voire de coopérer - mais pas pour longtemps. Les Français étaient rivaux sans être intimes, alors que l'Argentin et le Cubain faisaient un tandem de complémentaires aux antipodes. Fraternellement unis quoique de familles différentes, Fidel vivait à l'horizontale des affaires, le Che à la verticale du rêve".

"Ce qui oppose le guerilléro politique au 'guérillero héroïque', c'est ce qui oppose un prince de l'Eglise, majesté indulgente, à l'anachorète qui se crispe sur sa discipline pour s'éviter la tentation du compromis. Ou le capitaine de l'équipe, centriste par nécessité, à l'ailier gauche, que rien n'oblige à en rabattre. Tout dictateur qu'il aura été, le Cubain était plus porté à la transaction que son lieutenant moins assujetti que lui au principe de réalité".

"En résumant d'un mot: Fidel est un homme fort sympathique et peu recommandable, le Che un homme antipathique et admirable".

 

J'imagine que le départ de Castro va susciter beaucoup de commentaires approximatifs. Ces quelques extraits de "Loués soient nos seigneurs" de Régis Debray  inciteront je l'espère quelques uns à aller lire ce livre, fascinante confession politique et portrait d'une expérience à la fois aux cotés de Castro et de Mitterrand.

Un propos loin de l'hagiographie dans les deux cas, comme le laisse entendre ce dernier extrait:

"Telles ces villes toutes neuves d'Amérique du Sud dont Lévi-Strauss observe 'qu'elles passent de la fraicheur à la décrépitude sans s'arrêter à l'ancienneté', les révolutions de ce siècle auront passé de l'adolescence à la sclérose sans faire une pause par l'age mûr. (...) Mais n'est-ce pas un sort assez commun - et je ne m'exclus pas du lot- que ce saut de la ferveur au blasement par dessus la lucidité?". 

mercredi, 05 septembre 2007

Conseiller du Prince ou homme de cour? (entourage)

J'ai lu ce bouquin, là, celui qui raconte de l'intérieur la campagne et la vie auprès du président.

Il pose la question grave de l'entourage du président, de la question du "bon" conseiller (p.534 et sv.) : est-ce le flatteur, le yes man, ou l'emmerdeur, celui qui sera capable,  à la question du Président "alors c'était comment mon discours?", de répondre : "C'était à chier, Président, nul, grotesque".Un tel agresseur, nous dit l'auteur, est l'hypothèse impossible, car si l'on ne veut pas protéger le président, on n'est pas de "l'entourage"... On fait bloc autour du président, c'est sain et malsain. Laisser entrer les miasmes du dehors: c'est risquer de faire le jeu de l'ennemi. Telle est la dynamique abêtissante et chaleureuse des entourages.

L'auteur cite alors cette superbe lettre d'un héros de la resistance, Pierre Brossolette, adressée au général de Gaulle à Londres le 2 novembre 1942.  J'en reproduit un extrait à mon tour:

"Je vous parlerai franchement. Je l'ai toujours fait avec les hommes, si grands fussent-ils, que je respecte et que j'aime bien. Je le ferai avec vous, que je respecte et aime infiniment.
Car il y a des moments où il faut que quelqu'un ait le courage de vous dire tout haut ce que les autres murmurent dans votre dos avec des mines éplorées. Ce quelqu'un, si vous le voulez bien, ce sera moi. J'ai l'habitude de ces besognes ingrates, et généralement coûteuses.

Ce qu'il faut vous dire, dans votre propre intérêt, dans celui de la France combattante, dans celui de la France, c'est que votre manière de traiter les hommes et de ne pas leur permettre de traiter les problèmes éveille en nous une douloureuse préoccupation, je dirais volontiers une véritable anxiété.

Il y a des sujets sur lesquels vous ne tolérez aucune contradiction, aucun débat même. Ce sont d'ailleurs, d'une façon générale, ceux sur lesquels votre position est le plus exclusivement affective, c'est-à-dire ceux précisément à propos desquels elle aurait le plus grand intérêt à s'éprouver elle-même aux réactions d'autrui. Dans ce cas votre ton fait comprendre à vos interlocuteurs qu'à vos yeux leur dissentiment ne peut provenir que d'une sorte d'infirmité de la pensée ou du patriotisme. Dans ce quelque chose d'impérieux que distingue ainsi votre manière et qui amène trop de vos collaborateurs à n'entrer dans votre bureau qu'avec timidité, pour ne pas dire davantage, il y a probablement de la grandeur. Mais il s'y trouve, soyez-en sûr, plus de péril encore. Le premier effet en est que, dans votre entourage, les moins bons n'abondent que dans votre sens; que les pires se font une politique de vous flagorner; et que les meilleurs cessent de se prêter volontiers à votre entretien. Vous en arrivez ainsi à la situation, reposante au milieu de vos tracas quotidiens, où vous ne rencontrez plus qu'assentiment flatteur. Mais vous savez aussi bien que moi où cette voie a mené d'autres que vous dans l'Histoire, et où elle risque de vous mener vous-même."

 

 Une telle critique de l'intérieur est rare. Il est d'ailleurs interessant de constater que cette lettre n'est reproduite à ma connaissance que sur des sites qui cherchent à démontrer que De Gaulle était un mauvais président, en s'appuyant en l'occurence sur l'autorité morale de Brossolette. C'est évidemment absurde, mais révélateur de la difficulté à porter la critique, à être conseiller du Prince plutot que courtisan. Car l'exemple est à méditer, que l'on soit le conseiller de De Gaulle, Mitterrand, un préfet, un ambassadeur, un directeur d'administration centrale, un chef d'entreprise...

L'auteur conclut ce passage ainsi:

"il va sans dire que mutatis mutandis, je n'aurais jamais eu la vaillance d'envoyer à mon président bien-aimé, sous pli TTU, un aussi rigoureux et altruiste réquisitoire. Je suggère néanmoins ceci à nos autorités: qu'un fac-similé de cette lettre soit affiché dans les couloirs et bureuax des palais. Non qu'elle oblige le conseiller à se comparer, donc à s'inquiéter. Les circonstances ne sont plus les mêmes, les temps. Se faire tuer pour un chef dont on a percé au radar toutes les faiblesses, comme le fit Brossolette arrêté en se jetant par la fenêtre de la Gestapo en 1944 - qui peut le demander à qui? Il ne serait pas raisonnable de tabler sur l'exception pour fonder les comportements de l'honnête moyenne. On ne fait pas un clergé avec des saints et des martyrs. Mais que deviendraient, que vaudraient les fidèles et les clercs sans, au-dessus de leur tête, l'image du surhumain?" 

Au fait, le bouquin dont je tire ces reflexions (il y en en beaucoup d'autres, de grande qualité, lisez-le), c'est "Loués soient nos seigneurs" de R. Debray. Il a obtenu en 1996 le prix novembre (qui se veut "l'anti-Goncourt"). De la grande littérature.